J’avais toujours rêvé le bonheur en ménage,
Comme un port où le cœur, trop longtemps agité,
Vient trouver, à la fin d’un long pèlerinage,
Un dernier jour de calme et de sérénité.

Une femme modeste, à peu près de mon âge
Et deux petits enfants jouant à son côté ;
Un cercle peu nombreux d’amis du voisinage,
Et de joyeux propos dans les beaux soirs d’été.

J’abandonnais l’amour à la jeunesse ardente
Je voulais une amie, une âme confidente,
Où cacher mes chagrins, qu’elle seule aurait lus ;

Le ciel m’a donné plus que je n’osais prétendre ;
L’amitié, par le temps, a pris un nom plus tendre,
Et l’amour arriva qu’on ne l’attendait plus.

Félix Arvers, Mes heures perdues

(1806 – 1850)

Félix Arvers portrait

Tu as redessiné ma vie
Aux couleurs de ton arc en ciel…

Rouge, tes lèvres purpurines,
Ton sourire qui m’émerveille ;
Orange, au couchant, ton soleil
Dans la douce brise marine ;
Jaune d’or, l’éclat de tes yeux
Que tes rêves secrets mordorent ;
Verte, la mousse où tu t’endors
Dans le sous-bois privé des dieux ;
Bleus, l’océan de tes désirs
Et la puissance de ses lames ;
Et violette l’ultime flamme
Des feux-follets de mon plaisir..

( 17 décembre 2006 )

Arnaud Somveille

Je suis la confidente et la compagne douce
Qui jamais ne refuse et jamais ne repousse;
Mon amour est un lac calme et silencieux,
Discret comme les bois et pur comme les cieux,
Dont les bords sont remplis de parfums, dont les ondes
Bercent des baisers bleus et des caresses blondes.
Oh! viens, poète aimé, te baigner dans mes eaux;
La brise chante et change en flûtes les roseaux,
Et répand sur mon sein les pétales des roses.
Je t’apporte l’oubli des minutes moroses;
Je suis l’apaisement qui s’offre aux désespoirs.
Autour de mes bras blancs roule tes cheveux noirs,
O mon poète! A l’heure où chacun te repousse,
Viens reposer en moi, car je suis la plus douce!

(Maurice Olivaint 1860 – 1929)

Extrait: Poèmes de France et de Bourbon

Source: Gallica

Ecrits après une visite au Cimetière du Père-Lachaise

Je suivais, tout pensif et sombre, ces allées
Que bordent de milliers de tristes mausolées,
Rêvant l’éternité dont la tombe est le seuil ;
Je voyais la nature elle-même être en deuil :
Les feuilles des rameaux, par le froid détachées,
Voltigeaient sur le sol, jaunes et desséchées.
L’hiver venait, l’hiver et toutes ses rigueurs
Qui glacent le vieillard, les plantes et les fleurs ;
Mais la nature, quand reviendra l’hirondelle,
Au printemps renaîtra plus riante et plus belle.
Accablé par les maux et courbé par le temps,
L’homme, jamais hélas ! ne revoit son printemps.

Clovis Tisserand (1835-1898)


( source Gallica )

À Madame M….

Quand la rose s’entr’ouvre, heureuse d’être belle,
De son premier regard elle enchante autour d’elle
Et le bosquet natal et les airs et le jour.
Dès l’aube elle sourit. La brise avec amour
Sur le buisson la berce, et sa jeune aile errante
Se charge en là touchant d’une odeur enivrante ;
Confiante, la fleur livre à tous son trésor.
Pour la mieux respirer en passant on s’incline ;
Nous sommes déjà loin, mais la senteur divine
Se répand sur nos pas et nous parfume encor.

Louise Ackermann, Contes et poésies (1863)

Vous êtes calme, vous voulez un voeu discret,
Des secrets à mi-voix dans l’ombre et le silence,
Le coeur qui se répand plutôt qu’il ne s’élance,
Et ces timides, moins transis qu’il ne paraît.

Vous accueillez d’un geste exquis telles pensées
Qui ne marchent qu’en ordre et font le moins de bruit.
Votre main, toujours prête à la chute du fruit,
Patiente avec l’arbre et s’abstient de poussées.

Et si l’immense amour de vos commandements
Embrasse et presse tout en sa sollicitude,
Vos conseils vont dicter aux meilleurs et l’étude
Et le travail des plus humbles recueillements.

Le pécheur, s’il prétend vous connaître et vous plaire,
Ô vous qui nous aimant si fort parliez si peu,
Doit et peut, à tout temps du jour comme en tout lieu,
Bien faire obscurément son devoir et se taire,

Se taire pour le monde, un pur sénat de fous,
Se taire sur autrui, des âmes précieuses,
Car nous taire vous plaît, même aux heures pieuses,
Même à la mort, sinon devant le prêtre et vous.

Donnez-leur le silence et l’amour du mystère,
Ô Dieu glorifieur du bien fait en secret,
À ces timides moins transis qu’il ne paraît,
Et l’horreur, et le pli des choses de la terre,

Donnez-leur, ô mon Dieu, la résignation,
Toute forte douceur, l’ordre et l’intelligence,
Afin qu’au jour suprême ils gagnent l’indulgence
De l’Agneau formidable en la neuve Sion,

Afin qu’ils puissent dire : ” Au moins nous sûmes croire ”
Et que l’Agneau terrible, ayant tout supputé,
Leur réponde : ” Venez, vous avez mérité,
Pacifiques, ma paix, et douloureux, ma gloire. ”

Paul VERLAINE (1844-1896)

Apologue

Las des fleurs, épuisé de ses longues amours,
Un papillon dans sa vieillesse
(Il avait du printemps goûté les plus beaux jours)
Voyait d’un oeil chagrin la tendre hardiesse
Des amants nouveau-nés, dont le rapide essor
Effleurait les boutons qu’humectait la rosée.
Soulevant un matin le débile ressort
De son aile à demi-brisée :

” Tout a changé, dit-il, tout se fane. Autrefois
L’univers n’avait point cet aspect qui m’afflige.
Oui, la nature se néglige ;
Aussi pour la chanter l’oiseau n’a plus de voix.
Les papillons passés avaient bien plus de charmes !
Toutes les fleurs tombaient sous nos brûlantes armes !
Touchés par le soleil, nos légers vêtements
Semblaient brodés de diamants !
Je ne vois plus rien sur la terre
Qui ressemble à mon beau matin !
J’ai froid. Tout, jusqu’aux fleurs, prend une teinte austère,
Et je n’ai plus de goût aux restes du festin !
Ce gazon si charmant, ce duvet des prairies,
Où mon vol fatigué descendait vers le soir,
Où Chloé, qui n’est plus, vint chanter et s’asseoir,
N’offre plus qu’un vert pâle et des couleurs flétries !
L’air me soutient à peine à travers les brouillards
Qui voilent le soleil de mes longues journées ;
Mes heures, sans amour, se changent en années :
Hélas ! Que je plains les vieillards !

” Je voudrais, cependant, que mon expérience
Servît à tous ces fils de l’air.
Sous des bosquets flétris j’ai puisé ma science,
J’ai défini la vie, enfants : c’est un éclair !
Frêles triomphateurs, vos ailes intrépides
S’arrêteront un jour avec étonnement :
Plus de larcins alors, plus de baisers avides ;
Les roses subiront un affreux changement.

” Je croyais comme vous qu’une flamme immortelle
Coulait dans les parfums créés pour me nourrir,
Qu’une fleur était toujours belle,
Et que rien ne devait mourir.
Mais le temps m’a parlé ; sa sévère éloquence
A détendu mon vol et glacé mes penchants :
Le coteau me fatigue et je me traîne aux champs ;
Enfin, je vois la mort où votre inconséquence
Poursuit la volupté. Je n’ai plus de désir,
Car on dit que l’amour est un bonheur coupable :
Hélas ! D’y succomber je ne suis plus capable,
Et je suis tout honteux d’avoir eu du plaisir. ”

Près du sybarite invalide,
Un papillon naissait dans toute sa beauté :
Cette plainte l’étonne ; il rêve, il est tenté
De rentrer dans sa chrysalide.

” Quoi ! Dit-il, ce ciel pur, ce soleil généreux,
Qui me transforme et qui me fait éclore,
Mon berceau transparent qu’il chauffe et qu’il colore,
Tous ces biens me rendront coupable et malheureux !
Mais un instinct si doux m’attire dans la vie !
Un souffle si puissant m’appelle autour des fleurs !
Là-bas, ces coteaux verts, ces brillantes couleurs
Font naître tant d’espoir, tant d’amour, tant d’envie !
Oh ! Tais-toi, pauvre sage, ou pauvre ingrat, tais-toi !
Tu nous défends les fleurs encor penché sur elles.
Dors, si tu n’aimes plus ; mais les cieux sont à moi :
J’éclos pour m’envoler, et je risque mes ailes ! ”

Marceline DESBORDES-VALMORE (1786-1859)

A Mlle N***

Je connais un petit ange
Lequel n’a jamais mouillé
Sa blanche robe à la fange
Dont notre monde est souillé.

C’est lui qui donne le change
Au pauvre coeur dépouillé
Que l’amour, vautour étrange,
D’un bec cruel a fouillé.

Cet ange, qui vous ressemble,
Sous son aile nous rassemble
C’est la divine Amitié.

Son regard est doux et calme ;
Il m’offre sa chaste palme…
En voulez-vous la moitié ?

Louis-Honoré FRÉCHETTE (1839-1908)

Souvent, le front posé sur tes genoux, je pleure,
Plus faible que ton coeur amoureux, faible femme,
Et ma main qui frémit en recevant tes larmes
Se dérobe aux baisers de feu dont tu l’effleures.

” Mais, dis-tu, cher petit enfant, tu m’inquiètes ;
J’ai peur obscurément de cette peine étrange :
Quel incurable rêve ignoré des amantes
L’Infini met-il donc au coeur de ces poètes ? ”

Il ne faut plus parler, ma bien-aimée. Ah ! laisse…
La douceur de tes doigts à mes tempes me blesse.
Sache qu’il est ainsi d’immenses nuits d’étoiles

Où j’implore, malgré mon coeur, que tu t’éloignes,
Où ta voix, tes serments, ta bouche et ta chair nue
Ne font qu’approfondir ma détresse inconnue.

Charles GUÉRIN (1873-1907)

Le vent est doux comme une main de femme,
Le vent du soir qui coule dans mes doigts ;
L’oiseau bleu s’envole et voile sa voix,
Les lys royaux s’effeuillent dans mon âme ;

Au clavecin s’alanguissent les gammes,
Le soleil est triste et les coeurs sont froids ;
Le vent est doux comme une main de femme,
Le vent du soir qui coule dans mes doigts.

Je suis cet enfant que nul ne réclame,
Qu’une dame pâle aimait autrefois ;
Laissez le soleil mourir sur les toits,
Dormir la mer plus calme, lame à lame…
Le vent est doux comme une main de femme.

Charles GUÉRIN (1873-1907)

Les ajoncs éclatants, parure du granit,
Dorent l’âpre sommet que le couchant allume ;
Au loin, brillante encor par sa barre d’écume,
La mer sans fin commence où la terre finit.

A mes pieds c’est la nuit, le silence. Le nid
Se tait, l’homme est rentré sous le chaume qui fume.
Seul, l’Angélus du soir, ébranlé dans la brume,
A la vaste rumeur de l’Océan s’unit.

Alors, comme du fond d’un abîme, des traînes,
Des landes, des ravins, montent des voix lointaines
De pâtres attardés ramenant le bétail.

L’horizon tout entier s’enveloppe dans l’ombre,
Et le soleil mourant, sur un ciel riche et sombre,
Ferme les branches d’or de son rouge éventail.

José-Maria de HEREDIA (1842-1905)

Tant que mes yeux pourront larmes épandre
A l’heur passé avec toi regretter,
Et qu’aux sanglots et soupirs résister
Pourra ma voix, et un peu faire entendre ;

Tant que ma main pourra les cordes tendre
Du mignard luth, pour tes grâces chanter ;
Tant que l’esprit se voudra contenter
De ne vouloir rien fors que toi comprendre,

Je ne souhaite encore point mourir.
Mais, quand mes yeux je sentirai tarir,
Ma voix cassée, et ma main impuissante,

Et mon esprit en ce mortel séjour
Ne pouvant plus montrer signe d’amante,
Prierai la mort noircir mon plus clair jour.

Louise LABÉ (1524-1566)