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Fantaisie

November 21, 2013 Rasel Rana 0 Comments

 

Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,
Un air très-vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets.

Or, chaque fois que je viens à l'entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit :
C'est sous Louis treize; et je crois voir s'étendre
Un coteau vert, que le couchant jaunit,

Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs ;

Puis une dame, à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,
Que dans une autre existence peut-être,
J'ai déjà vue... et dont je me souviens !

( recueil Odelettes)

Gérard de NERVAL   (1808-1855)

 

("Tresor de la poesie francaise" Hirschgraben-Verl., Frankfurt a.M.)

 

 

 

 

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Feuilles mortes

November 13, 2013 Rasel Rana 0 Comments

La terre engloutit tout comme un ogre infernal,
Regarde cette boue que Novembre pétrit :
Le vent y a traîné, dans sa ronde automnale,
Des montagnes de fleurs et de feuilles flétries.

On dirait que le beau, dont le printemps s'emballe,
Explosion d'Espérance et profusion de Vie,
Ne naît que pour nourrir l'immense trou de balle
D'un monde stercoral où tout tombe et dévie ...

Je sais, l'homme est exempt de ce ballet annal,
Mais que lui vaut de voir la saison qui pourrit,
Sinon lui rappeler son propre point final !

O toi mon ingénue dont les yeux communient
Avec l'azur céleste ou le bleu idéal,
Rouvre-moi l'horizon, qu'on parle d'infini !

Michel Delaunay
Ma fenêtre à Bonheur, Recueil de poésie naturelle
Les Ornementales - Octobre 2012

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Nothing in November / Rien en novembre

November 09, 2013 Rasel Rana 0 Comments

Nothing in November
but dark days
of black seas raging
pounding the broken shore,
blinding spray
and the foam roaring,
pouring
through the red teeth
of the red raw rock
scarred by the buffeting
of endless storms
and the wild sea lashing.
Dark days merge into sights
when the sea of my heart
refuses rest.

When the biting cold
chills the bone,
and the endless
roar and motion,
and the cry
of the storm-crossed gulls
singing, ringing in the air,
when the howl
of the salt-laden wind,
sharp as a knife,
cuts into the soul,
until the unbearable
endless night
meets the dawn...
and the gentle rain.

David Hodges (frère David Hodges)

Traduction francaise de Jean-Marie Flémal

 

Rien en novembre

Rien en novembre
hormis les sombres journées
des flots noirs qui font rage
et battent le rivage brisé,
les embruns aveuglants
et l’écume rugissante,
le déferlement des eaux
par les dents rouges
des rouges et rudes rochers
que lacèrent les coups répétés
des tempêtes interminables
et ceux de la mer sauvage.
De sombres journées
se fondent en visions
lorsque la mer de mon cœur
refuse le repos.

Quand le froid mordant
glace les os,
et le grondement infini
et le mouvement sans fin,
et le cri modulé
et sonore dans le ciel
des goélands traversés par la tempête,
quand le hurlement
du vent chargé de sel,
affûté comme une lame,
taille dans l’âme,
jusqu’à ce que l’insupportable
et interminable nuit
rencontre enfin l’aurore…
et la pluie paisible.

rocks
Île de Caldey - Plus des photos ici


David Hodges (frère David Hodges) est un moine cistercien de l’abbaye de Caldey, sur l’île de Caldey, au large de la côte galloise, au Royaume-Uni. La poésie du frère David reflète la vie monastique de prière dans un décor insulaire. Les paysages marins, la faune et la flore de l’île, le vol des oiseaux, la liturgie, la mémoire et les questions contemporaines : c’est là que se trouve le matériel qui alimente la plume du poète.

Vous en découvrirez plus à son propos ici :
http://www.davidhodgespoetry.co.uk/

 

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November 08, 2013 Rasel Rana 0 Comments

 

J’étais parti, triste de mes peines et consolé de votre joie ; ce qui me tenait dans un certain état de langueur qui n’est pas sans charme pour un coeur sensible. Je gravissais lentement et à pied des sentiers assez rudes, conduit par un homme que j’avais pris pour être mon guide, et dans lequel, durant toute la route, j’ai trouvé plutôt un ami qu’un mercenaire. Je voulais rêver, et j’en étais toujours détourné par quelque spectacle inattendu. Tantôt d’immenses roches pendaient en ruines au-dessus de ma tête. Tantôt, de hautes et bruyantes cascades m’inondaient de leur épais brouillard. Tantôt un torrent éternel m’ouvrait à mes côtés un abîme dont les yeux n’osaient sonder la profondeur. Quelques fois je me perdais dans l’obscurité d’un bois touffu. Quelquesfois en sortant d’un gouffre, une agréable prairie réjouissait tout à coup mes regards. Unmélange étonnant de la nature sauvage et de la nature cultivée montrait partout la main des hommes, où l’on eût cru qu’ils n’avaient jamais pénétré : à côté d’une caverne, on trouvait des maisons ; on voyait des pampres secs où l’on n’eût cherché que des ronces, des vignes dans des terres éboulées, d’excellents fruits sur des rochers, et des champs dans des précipices.

Ce n’était pas seulement le travail des hommes qui rendait ces pays étranges si bizarrement contrastés ; la nature semblait encore prendre plaisir à s’y mettre en opposition avec elle-même, tant on la trouvait différente en un même lieu sous divers aspects. Au levant les fleurs du printemps, au midi les fruits de l’automne, au nord les glaces de l’hiver : elle réunissait toutes les saisons dans le même instant, tous les climats dans le même lieu, des terrains contraires sur le même sol, et formait l’accord inconnu partout ailleurs des productions des plaines et de celles des Alpes. Ajoutez à tout cela les illusions de l’optique, les pointes des monts différemment éclairées, le clair-obscur du soleil et des ombres, et tous les accidents de lumière qui en résultaient le matin et le soir ; vous aurez quelque idée des scènes continuelles qui ne cessèrent d’attirer mon admiration, et qui semblaient m’être offertes en un vrai théâtre ; car la perspective des monts étant verticale frappe les yeux tout à la fois et bien plus puissamment que celle des plaines qui ne se voit qu’obliquement, en fuyant, et dont chaque objet vous en cache un autre.

Jean-Jacques Rousseau 1712–1778

La Nouvelle Héloïse 1761

"Les Plus Beaux Poèmes sur la Montagne"  Anthologie - George Jean - le cherche midi éditeur 1987

 

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Le malheur

November 07, 2013 Rasel Rana 0 Comments

Suivi du Suicide impie,
A travers les pâles cités,
Le Malheur rôde, il nous épie,
Prés de nos seuils épouvantés.
Alors il demande sa proie ;
La jeunesse, au sein de la joie,
L'entend, soupire et se flétrit ;
Comme au temps où la feuille tombe,
Le vieillard descend dans la tombe,
Privé du feu qui le nourrit.

Où fuir ? Sur le seuil de ma porte
Le Malheur, un jour, s'est assis ;
Et depuis ce jour je l'emporte
A travers mes jours obscurcis.
Au soleil et dans les ténèbres,
En tous lieux ses ailes funèbres
Me couvrent comme un noir manteau ;
De mes douleurs ses bras avides
M'enlacent ; et ses mains livides
Sur mon coeur tiennent le couteau.

J'ai jeté ma vie aux délices,
Je souris à la volupté ;
Et les insensés, mes complices
Admirent ma félicité.
Moi-même, crédule à ma joie,
J'enivre mon coeur, je me noie
Aux torrents d'un riant orgueil ;
Mais le Malheur devant ma face
A passé : le rire s'efface,
Et mon front a repris son deuil.

En vain je redemande aux fêtes
Leurs premiers éblouissements,
De mon coeur les molles défaites
Et les vagues enchantements :
Le spectre se mêle à la danse ;
Retombant avec la cadence,
Il tache le sol de ses pleurs,
Et de mes yeux trompant l'attente,
Passe sa tête dégoûtante
Parmi des fronts ornés de fleurs.

Il me parle dans le silence,
Et mes nuits entendent sa voix ;
Dans les arbres il se balance
Quand je cherche la paix des bois.
Près de mon oreille il soupire;
On dirait qu'un mortel expire :
Mon coeur se serre épouvanté.
Vers les astres mon oeil se lève,
Mais il y voit pendre le glaive
De l'antique fatalité.

Sur mes mains ma tête penchée
Croit trouver l'innocent sommeil.
Mais, hélas ! elle m'est cachée,
Sa fleur au calice vermeil.
Pour toujours elle m'est ravie,
La douce absence de la vie ;
Ce bain qui rafraîchit les jours ;
Cette mort de l'âme affligée,
Chaque nuit à tous partagée,
Le sommeil m'a fui pour toujours

Ah ! puisqu'une éternelle veille
Brûle mes yeux toujours ouverts,
Viens, ô Gloire ! ai-je dit ; réveille
Ma sombre vie au bruit des vers.
Fais qu'au moins mon pied périssable
Laisse une empreinte sur le sable.
La Gloire a dit : "Fils de douleur,
"Où veux-tu que je te conduise ?
"Tremble ; si je t'immortalise,
"J'immortalise le Malheur."

Malheur ! oh ! quel jour favorable
De ta rage sera vainqueur ?
Quelle main forte et secourable
Pourra t'arracher de mon coeur,
Et dans cette fournaise ardente,
Pour moi noblement imprudente,
N'hésitant pas à se plonger,
Osera chercher dans la flamme,
Avec force y saisir mon âme,
Et l'emporter loin du danger ?

Alfred de VIGNY (1797-1863)

 

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Remémoration d'amis belges

November 05, 2013 Rasel Rana 0 Comments

À des heures et sans que tel souffle l'émeuve
Toute la vétusté presque couleur encens
Comme furtive d'elle et visible je sens
Que se dévêt pli selon pli la pierre veuve

Flotte ou semble par soi n'apporter une preuve
Sinon d'épandre pour baume antique le temps
Nous immémoriaux quelques-uns si contents
Sur la soudaineté de notre amitié neuve

O très chers rencontrés en le jamais banal
Bruges multipliant l'aube au défunt canal
Avec la promenade éparse de maint cygne

Quand solennellement cette cité m'apprit
Lesquels entre ses fils un autre vol désigne
À prompte irradier ainsi qu'aile l'esprit.

Stéphane MALLARME   (1842-1898)
Bruges

 Photo Bruges Canal -  copyright: Dave Scullion

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Fleurs flanées

November 04, 2013 Rasel Rana 0 Comments

Ce matin, triste et seule,quand j'ai rouvert mon livre
Il était plein de fleurs et de plumes d'oiseaux;
Rappelez-vous nos jeux parmi les grands roseaux,
Et le temps où deux mots de vous me faisaient vivre.

Près de l'étang fleuri vous me laissiez vous suivre,
Nous prenions pour signets les feuilles de bouleaux,
Et nous allons pêcher dans le fond des îlots.
Ou causer dans les foins dont le senteur envivre.

Loin de vous,dans les bois, j'allais aussi m'assoir
Rêvant à des sonnets que j'achevais le soir,
Pensant à des baisers comme on pense à des crimes.

Hélas! tout mon bonheur est parti par lambeaux;
Je n'aime plus ces vers que je trouvais si beaux
N'ayant plus vos grands yeux où je recherchais mes rimes.

Amédée Pigeon (1851 e -  1905)

"Les deux amours. Poésies". 1876   (Alphonse Lemerre, éditeur)

 

Amédée Pigeon a collaboré à la Gazette des Beaux-Arts où il a donné des articles sur l'art allemand et sur l'art anglais, eu au Figaro. Il la publié u volume de poèmes, Les Deux Amours (1876), deux romans, La Confession de Madame de Weyre (1886), Une Femme jalouse (1888); un ouvrage sur l'Allemagne, L'Allemagne de M. de Bismarck (1885), etc.

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Il fait novembre en mon âme

November 03, 2013 Rasel Rana 0 Comments

Rayures d'eau, longues feuilles couleur de brique,
Par mes plaines d'éternité comme il en tombe !
Et de la pluie et de la pluie - et la réplique
D'un gros vent boursouflé qui gonfle et qui se bombe
Et qui tombe, rayé de pluie en de la pluie.

- Il fait novembre en mon âme -
Feuilles couleur de ma douleur, comme il en tombe !

Par mes plaines d'éternité, la pluie
Goutte à goutte, depuis quel temps, s'ennuie,
- Il fait novembre en mon âme -
Et c'est le vent du Nord qui clame
Comme une bête dans mon âme.

Feuilles couleur de lie et de douleur,
Par mes plaines et mes plaines comme il en tombe ;
Feuilles couleur de mes douleurs et de mes pleurs,
Comme il en tombe sur mon coeur !

Avec des loques de nuages,
Sur son pauvre oeil d'aveugle
S'est enfoncé, dans l'ouragan qui meugle,
Le vieux soleil aveugle.

- Il fait novembre en mon âme -

Quelques osiers en des mares de limon veule
Et des cormorans d'encre en du brouillard,
Et puis leur cri qui s'entête, leur morne cri
Monotone, vers l'infini !

- Il fait novembre en mon âme -

Une barque pourrit dans l'eau,
Et l'eau, elle est d'acier, comme un couteau,
Et des saules vides flottent, à la dérive,
Lamentables, comme des trous sans dents en des gencives.

- Il fait novembre en mon âme -

Il fait novembre et le vent brame
Et c'est la pluie, à l'infini,
Et des nuages en voyages
Par les tournants au loin de mes parages
- Il fait novembre en mon âme -
Et c'est ma bête à moi qui clame,
Immortelle, dans mon âme !

Emile Verhaeren    (1855-1916)

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Regard

November 03, 2013 Rasel Rana 0 Comments

Longtemps je t'ai regardée
sans te voir, toi, dans l'image
exacte et inaccessible
oú le miroir te trahit.
- Embrasse-moi! - Je t'embrasse;
et tandis que je t'embrasse,
je pense au froid de tes lèvres
dans le mirroir. Tu murmures;
"Toute mon âme est à toi!"
Et au creux de ma poitrine,
je sens un vide que seule
emplirait cette âme
que tu ne me donnes point,
cette âme qui se dérobe
sous un masque de clarté
dans ta forme de miroir.

Pedro Salinas (Madrid, 27 novembre 1891 – Boston, 4 décembre 1951) poète espagnol de la Génération de 27.

Source: Un demi siècle de poésie - la maion du poète 2 - 1954

 

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