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RESPIRATION

June 30, 2013 Rasel Rana 1 Comments

Pour vos yeux où naissent mes rimes,

Pour vos mains douces qui suppriment

le gris des journées sans soleil,

pour votre teint de sapotille

où mes rêves qui s'éparpillent

en lents soupîrs vont se noyer,

pour votre grâce qui me frôle

quand j'entends rire vos paroles

au fond de mon coeur étonné:Je vous aime! Je vous aime!

Pour votre sourire sans malice,

vos gestes tendres qui se glissent

entre mes joies et mes chagrins,

pour votre existence qui brode

des allégresses chaudes, chaudes

sur l'amble des jours et des nuits,

pour votre amitié qui console,

votre présence votre rôle

au coeur de ma vie transformée:Je vous aime! Je vous aime!

Pour cette ardente certitude:

Redécouvrir les habitudes

de vous sentir à mes côtés,

pour votre nom qui m'émerveille

et que je crie quand je m'éveille

en plaintes douces murmurées,

pour tout ce charme qui m'inonde

comme une mer qui enfle et gronde

en flots sans cesse renouvelés:Je vous aime! Je vous aime!


Christian Gallion

- - -
(Saint-Joseph, janvier 1995)

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LABYRINTHE

June 29, 2013 Rasel Rana 0 Comments

Il n'y a pas de porte. Tu y es
Et le château embrasse l’univers
Il ne contient ni avers ni revers
Ni mur extérieur ni centre secret.
N’attends pas de la rigueur du chemin
Qui, obstiné, bifurque dans un autre,
Qu’il ait une fin. De fer est ton destin
Comme ton juge. N’attends pas l’assaut
Du taureau qui est homme et dont, plurielle,
L’étrange forme est l’horreur du réseau
D’interminable pierre qui s’emmêle.
Il n’existe pas. N’attends rien. Ni cette
Bête au noir crépuscule qui te guette

Jorge Luis Borges (1899 - 1986)

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Géranium

June 29, 2013 Rasel Rana 0 Comments

Emblème de la nuit, ta fleur rougeâtre et sombre,SONY DSC
Géranium, attend la nuit pour embaumer.
Ton parfum hait le jour et se répand dans l'ombre.
Oh ! dites, dites-moi, vous qui savez aimer,
Dieu, comme cette fleur, n'a-t-il pas fait votre âme ?
N'est-il pas vrai qu'à ceux dont le cœur est de flamme
Le monde et la clarté sont toujours importuns ?
Et n'est-ce pas la nuit, et sous l'œil solitaire
De la lune voilée, amante du mystère,
Que l'amour doit sur nous épancher ses parfums ?


Alphonse de LAMARTINE


(Œuvres posthumes – 1845)


 

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Celle qu'avait hymen...

June 29, 2013 Rasel Rana 0 Comments

Celle qu'avait hymen à mon coeur attachée,
Et qui fut ici-bas ce que j'aimai le mieux,
Allant changer la terre à de plus dignes lieux,
Au marbre que tu vois sa dépouille a cachée.

Comme tombe une fleur que la bise a séchée,
Ainsi fut abattu ce chef-d'oeuvre des cieux,
Et depuis le trépas qui lui ferma les yeux,
L'eau que versent les miens n'est jamais étanchée.

Ni prières, ni voeux, ne m'y purent servir.
La rigueur de la mort se voulut assouvir :
Et mon affection n'en put avoir dispense :

Toi dont la piété vient sa tombe honorer,
Pleure mon infortune, et pour ta récompense
Jamais autre douleur ne te fasse pleurer.

François de Malherbe (1555-1628)
- - -
( in Oeuvres, Gallimard, La Pléiade, 1971 )

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BEAUTE CRUELLE

June 29, 2013 Rasel Rana 0 Comments

Certe, il ne faut avoir qu'un amour en ce monde,
Un amour, rien qu'un seul, tout fantasque soit-il ;
Et moi qui le recherche ainsi, noble et subtil,
Voilà qu'il m'est à l'âme une entaille profonde.

Elle est hautaine et belle, et moi timide et laid :
Je ne puis l'approcher qu'en des vapeurs de rêve.
Malheureux ! Plus je vais, et plus elle s'élève
Et dédaigne mon coeur pour un oeil qui lui plaît.

Voyez comme, pourtant, notre sort est étrange !
Si nous eussions tous deux fait de figure échange,
Comme elle m'eût aimé d'un amour sans pareil !

Et je l'eusse suivie en vrai fou de Tolède,
aux pays de la brume, aux landes du soleil,
si le ciel m'eût fait beau, et qu'il l'eût faite laide !

Emile Nelligan (1879-1941)
- - -
( in Poésies complètes, éd. BQ, 1992 )

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Li rosignous a noncié la nouvele...

June 29, 2013 Rasel Rana 0 Comments

( texte original en Vieux Français du XIIè siècle,
suivi de sa traduction )

I. Li rosignous a noncié la nouvele
Que la sesons du douz tens est venue,
Que toute riens renest et renouvele,
Que li pré sont couvert d'erbe menue.
Pour la seson qui se change et remue,
Chascuns fors moi s'esjoïst et revele.
Las ! car si m'est changiee la merele
Qu'on ma geté en prison en en mue.

II. Tant comme iver et tant comme esté dure
Sui en doleur et en duel et en ire.
Assez et trop ai de male aventure,
nului qui soit ne le porroie dire.
Quant me porpens, ne puis joer ne rire,
S'aucune foiz n'avient par mespresure,
Car il m'estuet a si grant desmesure
Souffrir adés si dolereus martire.

III. Deus ! car seüst ma dame la couvine
De la doleur que j'ai et de la paine !
Car ses cuers bien li dit et adevine
Conment s'amours me travaille et demaine.
Seur toutes autres est el la souveraine
Car melz conoist de mes maus la racine.
Ne puis sanz li recouvrer medecine
Ne guerison qui ne soit preus ne saine.

IV. Tant me delit en la douce senblance
De ses verz euz et de son cler viaire !
Et quant record la bele contenance
De son gent cors, touz li cuers m'en esclaire
Qu'ele par est tant douce et debonere,
Et tant loiaus, tant cortoise et tant franche
Que je ne puis avoir tant de poissance
Que mon penser puisse de li retraite.

V. Ja Deus ne doint que mes cuers se retraie
De li amer touz les jorz de ma vie !
Non fera il, grant folie m'esmaie,
Car sa biauté me semont et envie.
Mult longuement l'ai amee et servie :
Bien est mes tend que la déserte en aie
Or verrai bien s'ele est loiaus et vraie
Ou s'el m'est fausse et desloiaus amie.

Blondel de Nesle (né vers 1155/1160)

- - -

Le rossignol a annoncé la nouvelle :
voici venue la saison où le temps se fait doux,
où tout renaît et tout se renouvelle,
où les prairies se couvrent d'herbe menue.
Mais en ce temps des changements et des mues,
moi seul je reste privé de joie et d'allégresse.
Hélas ! le sort m'est devenu si contraire
que me voici captif, tel un faucon en cage !

Tout le temps de l'hiver, tout le temps de l'été,
je suis empli de peine et de douleur.
Tant de malheurs en nombre tombent sur moi
que je ne saurais trouver nul confident.
Ma rêverie m'absorbe, je ne sais plus rire ni me divertir
si ce n'est parfois, par hasard.
Le martyre qu'il me faut sans cesse
souffrir passe toute mesure.

Dieu ! Si ma dame connaissait le pacte
que j'ai conclu avec la douleur et la peine !
Son coeur pourtant lui souffle
que mon amour pour elle me met à la torture !
Elle seule a tout pouvoir sur moi,
elle seule connaît la racine de mon mal.
Sans elle, aucun remède ne me pourra guérir,
rien ne me fera recouvrer la santé.

Comme il m'est bon de contempler le doux éclat
de ses yeux pers, de son visage plein de clarté !
Et quand je songe à la grâce de son corps si beau,
la lumière inonde mon coeur.
Il émane d'elle tant de douceur et de bonté,
de loyauté, de courtoisie et de noblesse
qu'en dépit de tous mes efforts je ne peux
me distraire de sa pensée.

Que Dieu m'accorde de ne cesser de l'aimer
chaque jour de ma vie !
Il en sera ainsi, au risque de la folie,
car sa beauté a toute autorité sur moi.
Il y a si longtemps que je l'aime, que je la sers,
maintenant je mérite bien ma récompense.
Alors je verrai bien si elle est loyale et franche
ou si elle m'est fausse et déloyale amie.

( traduction par Emmanuèle Baumgartner
et Françoise Ferrand
in Poèmes d'amour des XIIè et XIIIè siècles, éd. 10/18, 1983 )

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L'ADIEU

June 28, 2013 Rasel Rana 0 Comments

J'ai cueilli ce brin de bruyère
L'automne est morte souviens-t'en
Nous ne nous verrons plus sur terre
Odeur du temps brin de bruyère
Et souviens-toi que je t'attends.

Guillaume Apollinaire (1880-1918)
- - -
( in Alcools, Le Mercure de France, Paris, 1913 )

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LE CIMETIERE MARIN

June 27, 2013 Rasel Rana 0 Comments

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée !
Ô récompense après une pensée
Qu'un long regard sur le calme des dieux !

Quel pur travail de fins éclairs consume
Maint diamant d'imperceptible écume,
Et quelle paix semble se concevoir !
Quand sur l'abîme un soleil se repose,
Ouvrages purs d'une éternelle cause,
Le Temps scintille et le Songe est savoir.

Stable trésor, temple simple à Minerve,
Masse de calme et visible réserve,
Eau sourcilleuse, Oeil qui gardes en toi
Tant de sommeil sous un voile de flamme,
Ô mon silence ! ... Edifice dans l'âme,
Mais comble d'or aux mille tuiles, Toit !

Temple du Temps, qu'un seul soupir résume,
A ce point pur je monte et m'accoutume,
Tout entouré de mon regard marin ;
Et comme aux dieux mon offrande suprême,
La scintillation sereine sème
Sur l'altitude un dédain souverain.

Comme le fruit se fond en jouissance,
Comme en délice il change son absence
Dans une bouche où la forme se meurt,
Je hume ici ma futur fumée,
Et le ciel chante à l'âme consumée
Le changement des rives en rumeur.

Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change !
Après tant d'orgueil, après tant d'étrange
Oisiveté, mais pleine de pouvoir,
Je m'abandonne à ce brillant espace,
Sur les maisons des morts mon ombre passe
Qui m'apprivoise à son frêle mouvoir.

L'âme exposée aux torches du solstice,
Je te soutiens, admirable justice
De la lumière aux armes sans pitié !
Je te rends pure à ta place première :
Regarde-toi ! ... Mais rendre la lumière
Suppose d'ombre une morne moitié.

Ô pour moi seul, à moi seul, en moi-même,
Auprès d'un coeur, aux sources du poème,
Entre le vide et l'événement pur,
J'attends l'écho de ma grandeur interne,
Amère, sombre et sonore citerne,
Sonnant dans l'âme un creux toujours futur !

Sais-tu, fausse captive des feuillages,
Golfe mangeur de ces maigres grillages,
Sur mes yeux clos, secrets éblouissants,
Quel corps me traîne à sa fin paresseuse,
Quel front l'attire à cette terre osseuse ?
Une étincelle y pense à mes absents.

Fermé, sacré, plein d'un feu sans matière,
Fragment terrestre offert à la lumière,
Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux,
Composé d'or, de pierre et d'arbres sombres,
Où tant de marbre est tremblant sur tant d'ombres ;
La mer fidèle y dort sur mes tombeaux !

Chienne splendide, écarte l'idolâtre !
Quand solitaire au sourire de pâtre,
Je pais longtemps, moutons mystérieux,
Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes,
Eloignes-en les prudentes colombes,
Les songes vains, les anges curieux !

Ici venu, l'avenir est paresse,
l'insecte net gratte la sécheresse ;
Tout est brûlé, défait, reçu dans l'air
A je ne sais quelle sévère essence...
La vie est vaste, étant ivre d'absence,
Et l'amertume est douce, et l'esprit clair.

Les morts cachés sont bien dans cette terre
Qui les réchauffe et sèche leur mystère.
Midi là-haut, Midi sans mouvement
En soi se pense et convient à soi-même...
Tête complète et parfait diadème,
Je suis en toi le secret changement.

Tu n'as que moi pour contenir tes craintes !
Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes
Sont le défaut de ton grand diamant...
Mais dans leur nuit toute lourde de marbres,
Un peuple vague aux racines des arbres
A pris déjà ton parti lentement.

Ils ont fondu dans une absence épaisse,
L'argile rouge a bu la blanche espèce,
Le don de vivre a passé dans les fleurs !
Où sont des morts les phrases familières,
L'art personnel, les âmes singulières ?
La larve file où se formaient des pleurs.

Les cris aigus des filles chatouillées,
Les yeux, les dents, les paupières mouillées,
Le sein charmant qui joue avec le feu,
Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent,
les derniers dons, les doigts qui les défendent,
Tout va sous terre et rentre dans le jeu !

Et vous, grande âme, espérez-vous un songe
Qui n'aura plus ces couleurs de mensonge
Qu'aux yeux de chair l'onde et l'or font ici ?
Chanterez-vous quand serez vaporeuse ?
Allez ! Tout fuit ! Ma présence est poreuse,
La sainte impatience meurt aussi !

Maigre immortalité noire et dorée,
Consolatrice affreusement laurée,
Qui de la mort fait un sein maternel,
Le beau mensonge et la pieuse ruse !
Qui ne connaît, et qui ne les refuse,
Ce crâne vide et ce rire éternel !

Pères profonds, têtes inhabitées,
Qui sous le poids de tant de pelletées,
Êtes la terre et confondez nos pas,
Le vrai rongeur, le ver irréfutable
N'est point pour vous qui dormez sous la table,
Il vit de vie, il ne me quitte pas !

Amour, peut-être, ou de moi-même haine ?
Sa dent secrète est de moi si prochaine
Que tous les noms lui peuvent convenir !
Qu'importe ! Il voit, il veut, il songe, il touche !
Ma chair lui plaît, et jusque sur ma couche,
A ce vivant je vis d'appartenir !

Zénon ! Cruel Zénon ! Zénon d'Elée !
M'as-tu percé de cette flèche ailée
Qui vibre, vole, et qui ne vole pas !
Le son m'enfante et la flèche me tue !
Ah ! le soleil... Quelle ombre de tortue
Pour l'âme, Achille immobile à grands pas !

Non, non ! Debout ! Dans l'ère successive !
Brisez, mon corps, cette forme pensive !
Buvez, mon sein, la naissance du vent !
Une fraîcheur, de la mer exhalée,
me rend mon âme... Ô puissance salée !
Courons à l'onde en rejaillir vivant !

Oui ! Grande mer de délires douée,
Peau de panthère et chlamyde trouée
De mille et mille idoles de soleil,
Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,
Qui te remords l'étincelante queue
Dans un tumulte au silence pareil,

Le vent se lève !... Il faut tenter de vivre !
L'air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !
Rompez, vagues ! Rompez d'eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs !

Paul Valéry (1871-1945)
- - -
( in Charmes, éd. Gallimard, Paris, 1922 )

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J'ai vu le menuisier...

June 27, 2013 Rasel Rana 0 Comments

J'ai vu le menuisier
Tirer parti du bois.

J'ai vu le menuisier
Comparer plusieurs planches.

J'ai vu le menuisier
Caresser la plus belle.

J'ai vu le menuisier
Donner la juste forme.

Tu chantais, menuisier
En assemblant l'armoire.

Je garde ton image
Avec l'odeur du bois.

Moi, j'assemble des mots
Et c'est un peu pareil.

Eugène Guillevic (1907-1997)
- - -
( in Terre à Bonheur, éd. Seghers, Paris, 1952 )

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EPITAPHE

June 26, 2013 Rasel Rana 0 Comments

Il a vécu tantôt gai comme un sansonnet,
Tour à tour amoureux insoucieux et tendre,
Tantôt sombre et rêveur comme un triste Clitandre,
Un jour il entendit qu'à sa porte on sonnait.

C'était la Mort ! Alors il la pria d'attendre
Qu'il eût posé le point à son dernier sonnet ;
Et puis sans s'émouvoir, il s'en alla s'étendre
Au fond du coffre noir où son corps frissonnait.

Il était paresseux, à ce que dit l'histoire,
Il laissait trop sécher l'encre dans l'écritoire.
Il voulait tout savoir mais il n'a rien connu.

Et quand vint le sommeil où, las de cette vie,
Un soir d'hiver, enfin l'âme lui fût ravie,
Il s'en alla disant : "Pourquoi suis-je venu ?"

Gérard de Nerval (1808-1855)

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LES COQUILLAGES

June 26, 2013 Rasel Rana 0 Comments

Chaque coquillage incrusté
Dans la grotte où nous nous aimâmes
A sa particularité

L'un a le pourpre de nos âmes
Dérobée au sang de nos coeurs
Quand je brûle et que tu t'enflammes ;

Cet autre affecte tes langueurs
Et tes pâleurs alors que, lasse,
Tu m'en veux de mes yeux moqueurs ;

Celui-ci contrefait la grâce
De ton oreille, et celui-là
Ta nuque rose, courte et grasse ;

Mais un, entre autre, me troubla.

Paul Verlaine (1844-1896)
- - -
( in Fêtes Galantes, 1869 )
- - -
sources Gallica :
- édition de 1919, avec lithographies originales de Charles Guérin : cliquez ici
- édition de 1899, ornée de 69 dessins d'A. Gérardin : cliquez ici

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AUTOMNE

June 26, 2013 Rasel Rana 0 Comments

Dans le brouillard s'en vont un paysan cagneux
Et son boeuf lentement dans le brouillard d'automne
Qui cache les hameaux pauvres et vergogneux

Et s'en allant là-bas le paysan chantonne
Une chanson d'amour et d'infidélité
Qui parle d'une bague et d'un coeur que l'on brise

Oh ! l'automne l'automne a fait mourir l'été
Dans le brouillard s'en vont deux silhouettes grises

Guillaume Apollinaire (1880-1918)

- - -
( in  Alcools )

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Ma Solitude

June 25, 2013 Rasel Rana 0 Comments

Comme deux arbres bien semblables
Tournés vers le même horizon,
Nous partageons les nourritures
Et plions sous les mêmes souffles.


Serai-je encore seul sur la terre
Maintenant que je t'ai nommée?
Ai-je abdiqué la solitude
Pour t'avoir prise entre mes bras?


Comme deux grands arbres voisins
Nous mêlons feuilles et racines,
Et la brise qui nous traverse
N'en a qu'une âme et qu'une odeur.


Je te prends dans ma solitude!
Elle est si profonde et si calme
Que le bruit de nos deux haleines
Est trop faible pour l'émouvoir.


Comme deux arbres vigoureux
Nous poussons dans un ciel limpide
Deux jets de sève parallèles
Eternellement exilés.


Pourtant, dès que le vent s'élève,
De nos frondaisons confondues,
Il chasse une musique unique
Qui ne trahit qu'un seul désir.


Georges Duhamel (1884-1966)


oldtree

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Au bord de la mer

June 15, 2013 Rasel Rana 0 Comments

Vois, ce spectacle est beau. - Ce paysage immense
Qui toujours devant nous finit et recommence ;
Ces blés, ces eaux, ces prés, ce bois charmant aux yeux ;
Ce chaume où l'on entend rire un groupe joyeux ;
L'océan qui s'ajoute à la plaine où nous sommes ;
Ce golfe, fait par Dieu, puis refait par les hommes,
Montrant la double main empreinte en ses contours,
Et des amas de rocs sous des monceaux de tours ;
Ces landes, ces forêts, ces crêtes déchirées ;
Ces antres à fleur d'eau qui boivent les marées ;
Cette montagne, au front de nuages couvert,
Qui dans un de ses plis porte un beau vallon vert,
Comme un enfant des fleurs dans un pan de sa robe ;
La ville que la brume à demi nous dérobe,
Avec ses mille toits bourdonnants et pressés ;
Ce bruit de pas sans nombre et de rameaux froissés,
De voix et de chansons qui par moments s'élève ;
Ces lames que la mer amincit sur la grève,
Où les longs cheveux verts des sombres goëmons
Tremblent dans l'eau moirée avec l'ombre des monts ;
Cet oiseau qui voyage et cet oiseau qui joue ;
Ici cette charrue, et là-bas cette proue,
Traçant en même temps chacune leur sillon ;
Ces arbres et ces mâts, jouets de l'aquilon ;
Et là-bas, par-delà les collines lointaines,
Ces horizons remplis de formes incertaines ;
Tout ce que nous voyons, brumeux ou transparent,
Flottant dans les clartés, dans les ombres errant,
Fuyant, debout, penché, fourmillant, solitaire,
Vagues, rochers, gazons, - regarde, c'est la terre !

Et là-haut, sur ton front, ces nuages si beaux
Où pend et se déchire une pourpre en lambeaux ;
Cet azur, qui ce soir sera l'ombre infinie ;
Cet espace qu'emplit l'éternelle harmonie ;
Ce merveilleux soleil, ce soleil radieux
Si puissant à changer toute forme à nos yeux
Que parfois, transformant en métaux les bruines,
On ne voit plus dans l'air que splendides ruines,
Entassements confus, amas étincelants
De cuivres et d'airains l'un sur l'autre croulants,
Cuirasses, boucliers, armures dénouées,
Et caparaçons d'or aux croupes des nuées ;
L'éther, cet océan si liquide et si bleu,
Sans rivage et sans fond, sans borne et sans milieu,
Que l'oscillation de toute haleine agite,
Où tout ce qui respire, ou remue, ou gravite,
A sa vague et son flot, à d'autres flots uni,
Où passent à la fois, mêlés dans l'infini,
Air tiède et vents glacés, aubes et crépuscules,
Bises d'hiver, ardeur des chaudes canicules,
Les parfums de la fleur et ceux de l'encensoir,
Les astres scintillant sur la robe du soir,
Et les brumes de gaze, et la douteuse étoile,
Paillette qui se perd dans les plis noirs du voile,
La clameur des soldats qu'enivre le tambour,
Le froissement du nid qui tressaille d'amour,
Les souffles, les échos, les brouillards, les fumées,
Mille choses que l'homme encor n'a pas nommées,
Les flots de la lumière et les ondes du bruit,
Tout ce qu'on voit le jour, tout ce qu'on sent la nuit ;
Eh bien ! nuage, azur, espace, éther, abîmes,
Ce fluide océan, ces régions sublimes
Toutes pleines de feux, de lueurs, de rayons,
Où l'âme emporte l'homme, où tous deux nous fuyons,
Où volent sur nos fronts, selon des lois profondes,
Près de nous les oiseaux et loin de nous les mondes,
Cet ensemble ineffable, immense, universel,
Formidable et charmant, - contemple, c'est le ciel !

Oh oui ! la terre est belle et le ciel est superbe ;
Mais quand ton sein palpite et quand ton oeil reluit,
Quand ton pas gracieux court si léger sur l'herbe
Que le bruit d'une lyre est moins doux que son bruit ;

Lorsque ton frais sourire, aurore de ton âme,
Se lève rayonnant sur moi qu'il rajeunit,
Et de ta bouche rose, où naît sa douce flamme,
Monte jusqu'à ton front comme l'aube au zénith ;

Quand, parfois, sans te voir, ta jeune voix m'arrive,
Disant des mots confus qui m'échappent souvent,
Bruit d'une eau qui se perd sous l'ombre de sa rive
Chanson d'oiseau caché qu'on écoute en rêvant ;

Lorsque ma poésie, insultée et proscrite,
Sur ta tête un moment se repose en chemin ;
Quand ma pensée en deuil sous la tienne s'abrite,
Comme un flambeau de nuit sous une blanche main ;

Quand nous nous asseyons tous deux dans la vallée ;
Quand ton âme, soudain apparue en tes yeux,
Contemple avec les pleurs d'une soeur exilée,
Quelque vertu sur terre ou quelque étoile aux cieux ;

Quand brille sous tes cils, comme un feu sous les branches,
Ton beau regard, terni par de longues douleurs ;
Quand sous les maux passés tout à coup tu te penches,
Que tu veux me sourire et qu'il te vient des pleurs ;

Quand mon corps et ma vie à ton souffle résonnent,
Comme un tremblant clavier qui vibre à tout moment ;
Quand tes doigts, se posant sur mes doigts qui frissonnent,
Font chanter dans mon coeur un céleste instrument ;

Lorsque je te contemple, ô mon charme suprême !
Quand ta noble nature, épanouie aux yeux,
Comme l'ardent buisson qui contenait Dieu même,
Ouvre toutes ses fleurs et jette tous ses feux ;

Ce qui sort à la fois de tant de douces choses,
Ce qui de ta beauté s'exhale nuit et jour,
Comme un parfum formé du souffle de cent roses,
C'est bien plus que la terre et le ciel, - c'est l'amour !

Victor Hugo (1802-1885)



video recording copyright Jim Clark 2011

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L’âme

June 13, 2013 Rasel Rana 0 Comments

J’ai dans mon coeur, j’ai sous mon front
Une âme invisible et présente :
Ceux qui doutent la chercheront ;
Je la répands pour qu’on la sente.

Partout scintillent les couleurs,
Mais d’où vient cette force en elles ?
Il existe un bleu dont je meurs,
Parce qu’il est dans les prunelles.

Tous les corps offrent des contours,
Mais d’où vient la forme qui touche ?
Comment fais-tu les grands amours,
Petite ligne de la bouche ?

Partout l’air vibre et rend des sons,
Mais d’où vient le délice intime
Que nous apportent ces frissons
Quand c’est une voix qui l’anime ?

J’ai dans mon coeur, j’ai sous mon front
Une âme invisible et présente :
Ceux qui doutent la chercheront ;
je la répands pour qu’on la sente.

René-François SULLY PRUDHOMME (1839 - 1907)

Recueil : "Stances et poèmes"

sunset

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Danger d'aller dans les bois

June 12, 2013 Rasel Rana 0 Comments

Ne te figure pas, ma belle,
Que les bois soient pleins d'innocents.
La feuille s'émeut comme l'aile
Dans les noirs taillis frémissants ;

L'innocence que tu supposes
Aux chers petits oiseaux bénis
N'empêche pas les douces choses
Que Dieu veut et que font les nids.

Les imiter serait mon rêve ;
Je baise en songe ton bras blanc ;
Commence ! dit l'Aurore. - Achève !
Dit l'étoile. Et je suis tremblant.

Toutes les mauvaises pensées,
Les oiseaux les ont, je les ai,
Et par les forêts insensées
Notre coeur n'est point apaisé.

Quand je dis mauvaises pensées
Tu souris... - L'ombre est pleine d'yeux,
Vois, les fleurs semblent caressées
Par quelqu'un dans les bois joyeux. -

Viens ! l'heure passe. Aimons-nous vite !
Ton coeur, à qui l'amour fait peur,
Ne sait s'il cherche ou s'il évite
Ce démon dupe, ange trompeur.

En attendant, viens au bois sombre.
Soit. N'accorde aucune faveur.
Derrière toi, marchant dans l'ombre,
Le poëte sera rêveur ;

Et le faune, qui se dérobe,
Regardera du fond des eaux
Quand tu relèveras ta robe
Pour enjamber les clairs ruisseaux.

Victor HUGO (1802-1885)
- - -
( in Toute la lyre, 1888 )

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