Tag: XXè siècle

Dans le brouillard s’en vont un paysan cagneux
Et son boeuf lentement dans le brouillard d’automne
Qui cache les hameaux pauvres et vergogneux

Et s’en allant là-bas le paysan chantonne
Une chanson d’amour et d’infidélité
Qui parle d’une bague et d’un coeur que l’on brise

Oh ! l’automne l’automne a fait mourir l’été
Dans le brouillard s’en vont deux silhouettes grises

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Guillaume Apollinaire (1880-1918), in Alcools (Nouvelle revue française, 1920)

(source Gallica)

( pour en savoir plus sur Guillaume Apollinaire )

Où gis-tu secret du monde
à l’odeur si puissante ?
Parfois un ouvrier doux
dans la ville fiévreuse
tombe d’un échafaudage
et le vent sent toujours le lilas ;
un malheur tenace
habite les corps les plus beaux
les mains dans le soir se serrent
un animal s’endort
dans une loge qu’ouvragèrent les hommes
la paix toujours se corrompt
et la guerre
n’a plus d’âge.

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Jean Follain (1903-1971), in Exister (Gallimard, 1943)

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Dans Paris, il y a une rue,
dans cette rue, il y a une maison,
Dans cette maison, il y a un escalier,
Dans cet escalier, il y  a une chambre,
Dans cette chambre, il y a une table,
Sur cette table, il y a un tapis,
Sur ce tapis, il y a une cage ;

Dans cette cage, il y a un nid,
Dans ce nid, il y a un œuf,
Dans cet œuf, il y a un oiseau.

L’oiseau renversa l’œuf,
L’œuf renversa le nid,
Le nid renversa la cage,
La cage renversa le tapis,
Le tapis renversa la table,
La table renversa la chambre,
La chambre renversa l’escalier,
L’escalier renversa la maison,
La maison renversa la rue,
La rue renversa la ville de Paris.

Paul Eluard (1895-1952)

Trognes ingrates et divines
Frottées durant des mois contre ma vie
Museaux mutins, mufles doux de cabris
Vampires aux ruses câlines
Vous lampez mes artères et mon grand sympathique
Gavez-vous, et moi, le soir, inerte
Aphone et euphorique

la lumière verte
de vos regards
le bruit d’océans et de foire
des pieds boueux qui marchent sur ma tête
des cris aigus en plein dans mon tympan
des coups de poing dans mon raisonnement
et des éclats de rire sur mes soucis

Tyrans, persécuteurs, voyous
au revoir mes petits
quand me reviendrez-vous ?

Geo Beraudes
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( in Poètes de l’enseignement, réunis par Paul Parant, Ed. de la Revue Moderne, 1958 )

Je n’ai pour amie que la nuit.

Avec elle, toujours je pourrai parcourir
De moment en moment des heures, non pas vides,
Mais un temps que je mesure avec mon coeur
Comme il me plaît, sans jamais m’en distraire.

Ainsi lorsque je sens,
Encore s’arrachant à l’ombre,
L’espérance immuable
A nouveau débusquer en moi le feu
Et le rendre en silence
A tes gestes de terre
Aimés au point de paraître, lumière,
Immortels.

Giuseppe Ungaretti (1888-1970)
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(traduit de l’italien par Philippe Jaccottet et Jean Lescure)
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( in Vie d’un homme – Poésie 1914-1970, Gallimard, 2005 )
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D’abord tu brûleras
les images. Puis
tu
brûleras

les lettres. Puis tu brûleras
ce qui est écrit
dans l’eau.
Et ce

qui est écrit dans la pierre
tu le
brûleras aussi. Et pour finir ce qui
n’est écrit

nulle part. Des cendres
de nulmot
s’élève
l’oiseau de nulmot. Sous ses coups d’aile

tu te penches
en arrière, tu
respires. Puis
tu brûleras les images.

Jan Erik Vold
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(traduit du norvégien par Jacques Outin)
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(in Il pleut des étoiles dans notre lit – Cinq poètes du grand Nord – Gallimard, nrf, 2011)
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Comme’ pou eun’  lett’  eud jour de l’an

Où qu’ no vèye eun’  bell’  découpure,

Mâs fé d’ man mieux pou l’écriture

Sans m’ crair’ d’emblèye un grand savant.

 

J’ai dans les yeux des paysâges

Où ma campagn’ n’a point vieulli :

Y’  a des caanchons dans ses taillis,

Y’  a tout san coeur dans mes imâges.

 

Y’  a des jours où l’ solei la cuit :

Pôr lors à semb’ un brin tannéye,

Sa paur’  figü’  est tout’  fannèye

Et nô crairait qu’a’  s’  mour’  d’ennui.

 

Li faut d’ la mucreu pou s’essourdre

Et la grande é qui vient d’ la mé.

Qu’alle est-y belle en plein mouâ d’ Mai,

Limpid’ comm’ eud’ l’iâ qui vient d’ sourdre.

 

Guettez-mê c’te pièche d’ cossard :

Nô dirait du solei qu’ embaume !

Pis c’te mazu’ et san toit d’ chaume

Décoré comme un vieux hussard.

 

Y’ a des boqu’rons, y’ a des quênèyes,

D’z’ âb’ censément draits comm’ des i,

Y’ a des pommiers partout (ça s’ dit !)

Pis des lié’ qui n’ compt’ pu l’z annèyes.

 

Y’ a des clochers où l’ coq dit l’ vent :

D’aucuns en piêrr’, d’aôt’ en erdoise,

(Tout comme eun’ manié d’ coëff’ cauchoise)

L’z hirondell’ y r’vienn’ au biaô temps.

 

Nô n’ na par moment la berlue,

Comm’ çu pêqueux d’vant un champ d’ lin

Qui s’ mit à brâiller – çu malin ! – :

” Mais fré dé Guiû qu’ la mé est blue !”

 

” Tout cha, m’ direz-vous, c’est des mots !

Faut la couleu’ pis la musique. ”

Qu’ chacun d’ vous un brin seu’ y’ applique ;

Mê, j’ gard’ mes pieds dans mes chabots !

 

Ô ma campagne euq’ t’es-t’y belle

Aveu tous tes vivants atours !

Eul’ rossignol, tan troubadour,

S’ pâme en t’offrant ses ritournelles !

Gaston Demongé, dit Maît’ Arsène (1888-1973), poète cauchois
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( in Les Terreux, éd. L. Durand & Fils, Fécamp, 1955 )
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La nuit n’est jamais complète
Il y a toujours puisque je le dis
Puisque je l’affirme
Au bout du chagrin une fenêtre ouverte
Une fenêtre éclairée
Il y a toujours un rêve qui veille
Désir à combler faim à satisfaire
Un coeur généreux
Une main tendue une main ouverte
Des yeux attentifs
Une vie la vie à se partager.

Paul Eluard (1895-1952)
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(in Le Phénix, éd. Seghers)

Il n’y a pas de porte. Tu y es
Et le château embrasse l’univers
Il ne contient ni avers ni revers
Ni mur extérieur ni centre secret.
N’attends pas de la rigueur du chemin
Qui, obstiné, bifurque dans un autre,
Qu’il ait une fin. De fer est ton destin
Comme ton juge. N’attends pas l’assaut
Du taureau qui est homme et dont, plurielle,
L’étrange forme est l’horreur du réseau
D’interminable pierre qui s’emmêle.
Il n’existe pas. N’attends rien. Ni cette
Bête au noir crépuscule qui te guette

Jorge Luis Borges (1899 – 1986)

Certe, il ne faut avoir qu’un amour en ce monde,
Un amour, rien qu’un seul, tout fantasque soit-il ;
Et moi qui le recherche ainsi, noble et subtil,
Voilà qu’il m’est à l’âme une entaille profonde.

Elle est hautaine et belle, et moi timide et laid :
Je ne puis l’approcher qu’en des vapeurs de rêve.
Malheureux ! Plus je vais, et plus elle s’élève
Et dédaigne mon coeur pour un oeil qui lui plaît.

Voyez comme, pourtant, notre sort est étrange !
Si nous eussions tous deux fait de figure échange,
Comme elle m’eût aimé d’un amour sans pareil !

Et je l’eusse suivie en vrai fou de Tolède,
aux pays de la brume, aux landes du soleil,
si le ciel m’eût fait beau, et qu’il l’eût faite laide !

Emile Nelligan (1879-1941)
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( in Poésies complètes, éd. BQ, 1992 )

J’ai cueilli ce brin de bruyère
L’automne est morte souviens-t’en
Nous ne nous verrons plus sur terre
Odeur du temps brin de bruyère
Et souviens-toi que je t’attends.

Guillaume Apollinaire (1880-1918)
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( in Alcools, Le Mercure de France, Paris, 1913 )

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée !
Ô récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux !

Quel pur travail de fins éclairs consume
Maint diamant d’imperceptible écume,
Et quelle paix semble se concevoir !
Quand sur l’abîme un soleil se repose,
Ouvrages purs d’une éternelle cause,
Le Temps scintille et le Songe est savoir.

Stable trésor, temple simple à Minerve,
Masse de calme et visible réserve,
Eau sourcilleuse, Oeil qui gardes en toi
Tant de sommeil sous un voile de flamme,
Ô mon silence ! … Edifice dans l’âme,
Mais comble d’or aux mille tuiles, Toit !

Temple du Temps, qu’un seul soupir résume,
A ce point pur je monte et m’accoutume,
Tout entouré de mon regard marin ;
Et comme aux dieux mon offrande suprême,
La scintillation sereine sème
Sur l’altitude un dédain souverain.

Comme le fruit se fond en jouissance,
Comme en délice il change son absence
Dans une bouche où la forme se meurt,
Je hume ici ma futur fumée,
Et le ciel chante à l’âme consumée
Le changement des rives en rumeur.

Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change !
Après tant d’orgueil, après tant d’étrange
Oisiveté, mais pleine de pouvoir,
Je m’abandonne à ce brillant espace,
Sur les maisons des morts mon ombre passe
Qui m’apprivoise à son frêle mouvoir.

L’âme exposée aux torches du solstice,
Je te soutiens, admirable justice
De la lumière aux armes sans pitié !
Je te rends pure à ta place première :
Regarde-toi ! … Mais rendre la lumière
Suppose d’ombre une morne moitié.

Ô pour moi seul, à moi seul, en moi-même,
Auprès d’un coeur, aux sources du poème,
Entre le vide et l’événement pur,
J’attends l’écho de ma grandeur interne,
Amère, sombre et sonore citerne,
Sonnant dans l’âme un creux toujours futur !

Sais-tu, fausse captive des feuillages,
Golfe mangeur de ces maigres grillages,
Sur mes yeux clos, secrets éblouissants,
Quel corps me traîne à sa fin paresseuse,
Quel front l’attire à cette terre osseuse ?
Une étincelle y pense à mes absents.

Fermé, sacré, plein d’un feu sans matière,
Fragment terrestre offert à la lumière,
Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux,
Composé d’or, de pierre et d’arbres sombres,
Où tant de marbre est tremblant sur tant d’ombres ;
La mer fidèle y dort sur mes tombeaux !

Chienne splendide, écarte l’idolâtre !
Quand solitaire au sourire de pâtre,
Je pais longtemps, moutons mystérieux,
Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes,
Eloignes-en les prudentes colombes,
Les songes vains, les anges curieux !

Ici venu, l’avenir est paresse,
l’insecte net gratte la sécheresse ;
Tout est brûlé, défait, reçu dans l’air
A je ne sais quelle sévère essence…
La vie est vaste, étant ivre d’absence,
Et l’amertume est douce, et l’esprit clair.

Les morts cachés sont bien dans cette terre
Qui les réchauffe et sèche leur mystère.
Midi là-haut, Midi sans mouvement
En soi se pense et convient à soi-même…
Tête complète et parfait diadème,
Je suis en toi le secret changement.

Tu n’as que moi pour contenir tes craintes !
Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes
Sont le défaut de ton grand diamant…
Mais dans leur nuit toute lourde de marbres,
Un peuple vague aux racines des arbres
A pris déjà ton parti lentement.

Ils ont fondu dans une absence épaisse,
L’argile rouge a bu la blanche espèce,
Le don de vivre a passé dans les fleurs !
Où sont des morts les phrases familières,
L’art personnel, les âmes singulières ?
La larve file où se formaient des pleurs.

Les cris aigus des filles chatouillées,
Les yeux, les dents, les paupières mouillées,
Le sein charmant qui joue avec le feu,
Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent,
les derniers dons, les doigts qui les défendent,
Tout va sous terre et rentre dans le jeu !

Et vous, grande âme, espérez-vous un songe
Qui n’aura plus ces couleurs de mensonge
Qu’aux yeux de chair l’onde et l’or font ici ?
Chanterez-vous quand serez vaporeuse ?
Allez ! Tout fuit ! Ma présence est poreuse,
La sainte impatience meurt aussi !

Maigre immortalité noire et dorée,
Consolatrice affreusement laurée,
Qui de la mort fait un sein maternel,
Le beau mensonge et la pieuse ruse !
Qui ne connaît, et qui ne les refuse,
Ce crâne vide et ce rire éternel !

Pères profonds, têtes inhabitées,
Qui sous le poids de tant de pelletées,
Êtes la terre et confondez nos pas,
Le vrai rongeur, le ver irréfutable
N’est point pour vous qui dormez sous la table,
Il vit de vie, il ne me quitte pas !

Amour, peut-être, ou de moi-même haine ?
Sa dent secrète est de moi si prochaine
Que tous les noms lui peuvent convenir !
Qu’importe ! Il voit, il veut, il songe, il touche !
Ma chair lui plaît, et jusque sur ma couche,
A ce vivant je vis d’appartenir !

Zénon ! Cruel Zénon ! Zénon d’Elée !
M’as-tu percé de cette flèche ailée
Qui vibre, vole, et qui ne vole pas !
Le son m’enfante et la flèche me tue !
Ah ! le soleil… Quelle ombre de tortue
Pour l’âme, Achille immobile à grands pas !

Non, non ! Debout ! Dans l’ère successive !
Brisez, mon corps, cette forme pensive !
Buvez, mon sein, la naissance du vent !
Une fraîcheur, de la mer exhalée,
me rend mon âme… Ô puissance salée !
Courons à l’onde en rejaillir vivant !

Oui ! Grande mer de délires douée,
Peau de panthère et chlamyde trouée
De mille et mille idoles de soleil,
Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,
Qui te remords l’étincelante queue
Dans un tumulte au silence pareil,

Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre !
L’air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !
Rompez, vagues ! Rompez d’eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs !

Paul Valéry (1871-1945)
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( in Charmes, éd. Gallimard, Paris, 1922 )

J’ai vu le menuisier
Tirer parti du bois.

J’ai vu le menuisier
Comparer plusieurs planches.

J’ai vu le menuisier
Caresser la plus belle.

J’ai vu le menuisier
Donner la juste forme.

Tu chantais, menuisier
En assemblant l’armoire.

Je garde ton image
Avec l’odeur du bois.

Moi, j’assemble des mots
Et c’est un peu pareil.

Eugène Guillevic (1907-1997)
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( in Terre à Bonheur, éd. Seghers, Paris, 1952 )