Tag: XVIè siècle

Loisir et liberté
C’est bien son seul désir ;
Ce serait un plaisir
Pour traiter vérité.
L’esprit inquiété
Ne se fait que moisir ;
Loisir et Liberté,
S’ils viennent cet été,
Liberté et loisir,
Ils pourront la saisir
A perpétuité,
Loisir et liberté.

Bonaventure Des Périers ( v1510-v1543 )
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source : “La Poésie du passé, du douzième au dix-huitième siècle
Première anthologie vivante de la poésie du passé” par Paul Eluard (éd. Seghers)
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pour connaître un peu mieux Bonaventure des Périers :
source Gallica : cliquez ici
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Si les larmes servoient de remede au malheur,
Et le pleurer pouvoit la tristesse arrester,
On devroit (Seigneur mien) les larmes acheter,
Et ne se trouveroit rien si cher que le pleur.

Mais les pleurs en effect sont de nulle valeur :
Car soit qu’on ne se veuille en pleurant tormenter,
Ou soit que nuict et jour on veuille lamenter,
On ne peult divertir le cours de la douleur.

Le coeur fait au cerveau ceste humeur exhaler,
Et le cerveau la fait par les yeux devaller,
mais le mal par les yeux ne s’allambique pas.

Dequoy donques nous sert ce fascheux larmoyer ?
De jetter, comme on dit, l’huile sur le foyer,
Et perdre sans profit le repos et repas.

Joachim du Bellay (1525-1560)
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Les Regrets, LII )

Helas combien de jours, helas combien de nuicts
J’ay vescu loing du lieu, où mon cueur fait demeure !
C’est le vingtiesme jour que sans jour je demeure,
Mais en vingt jours j’ay eu tout un siecle d’ennuis.

Je n’en veux mal qu’à moy, malheureux que je suis,
Si je souspire en vain, si maintenant j’en pleure,
C’est que, mal-advisé, je laissay en mal’heure
Celle la que laisser nulle part je ne puis.

J’ay honte que desja ma peau decolouree
Se voit par mes ennuis de rides labourée :
J’ay honte que desja les douleurs inhumaines

Me blanchissent le poil sans le congé du temps :
Encore moindre je suis au compte de mes ans,
Et desja je suis vieux au compte de mes peines.

Etienne de la Boétie (1530-1563)
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(in Vers françois de feu Estienne de la Boëtie, (publiés par Montaigne), Paris 1571)
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source Gallica – pour en savoir plus sur Etienne de la Boétie : cliquez ici

     Regard ardant, cruel meurtrier de l’ame,
Et qui le corps retire de la lame,
Portant l’enfer en son superbe trait,
Et paradis en son plus doux attrait.

     Regard posé d’un oeil demy ouvert,
Orné d’esmail, d’esmail noir, blanc et verd,
Dessous le sein d’une voille argentée,
Rasserenant l’oeillade redoutée.

     Regard aygu à la force asseurée
Contre les rais de la torche etherée,
Et qui descend par sa vivacité
Au fond plus creux du val précipité

     Regard en qui tant de vertu s’assemble
Que son moins vainc l’Aigle et le Lynce ensemble.

     Regard pudique irrité quelquefoys
Du vil accent de la lubrique voix,
Qui fait rougir la blancheur lilialle
Sous un ciel paint de honte virginalle,
Et, relevant ses rais en la pensée,
Monstre combien son ame est offensée.

     Regard qui peult seullement par un clin
Du corps mourant retarder le declin,
Et ramener mainte ame vagabonde
Dedans son corps de long temps mort au monde.

     Regard luisant, la transparante porte
Du cueur caché, où amour se transporte :
Regarde moy, seiche mes tristes larmes,
contre le mal foibles et vaines armes,
Oste l’ardeur qui m’esblouit, à fin
Que de mon deuil je puisse voir la fin.

Maclou de la Haye
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( in Cinq blasons des cinq contentemens en amour, Paris 1553 )
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source Gallica

Celle qu’avait hymen à mon coeur attachée,
Et qui fut ici-bas ce que j’aimai le mieux,
Allant changer la terre à de plus dignes lieux,
Au marbre que tu vois sa dépouille a cachée.

Comme tombe une fleur que la bise a séchée,
Ainsi fut abattu ce chef-d’oeuvre des cieux,
Et depuis le trépas qui lui ferma les yeux,
L’eau que versent les miens n’est jamais étanchée.

Ni prières, ni voeux, ne m’y purent servir.
La rigueur de la mort se voulut assouvir :
Et mon affection n’en put avoir dispense :

Toi dont la piété vient sa tombe honorer,
Pleure mon infortune, et pour ta récompense
Jamais autre douleur ne te fasse pleurer.

François de Malherbe (1555-1628)
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( in Oeuvres, Gallimard, La Pléiade, 1971 )

Thy gift, thy tables, are within my brain
Full charactered with lasting memory,
Which shall above that idle rank remain
Beyond all date even to eternity –

Or at the least, so long as brain and heart
Have faculty by nature to subsist;
Till each to razed oblivion yield his part
Of thee, thy record never can be missed.

That poor retention could not so much hold,
Nor need I tallies thy dear love to score;
Therefore to give them from me was I bold,

To trust those tables that receive thee more.
To keep an adjunct to remember thee
Were to import forgetfulness in me.

William Shakespeare (1564–1616)
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( sonnet 122 )

De nuit et jour faut être aventureux
Qui d’amours veut avoir biens plantureux :
Quant est de moi, je n’eus onc crainte d’âme,
Fors seulement, en entrant chez ma Dame,
D’être aperçu des languards dangereux.

Un soir bien tard me firent si peureux,
Qu’avis m’était qu’il était jour pour eux :
Mais si entrai-je, et n’en vint jamais blâme
De nuit et jour.

La nuit je pris d’elle un fruit savoureux,
Au point du jour vis son corps amoureux,
Entre deux draps, plus odorants que Baume.
Mon Oeil adonc, qui de plaisir se pâme,
Dit à mes Bras : vous êtes bien heureux
De nuit et jour.

Clément Marot (1496 – 1544)
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( in L’Adolescence clémentine, 1532)

Dedans Paris, ville jolie,
Un jour, passant mélancolie,
Je pris alliance nouvelle
À la plus gaie demoiselle
Qui soit d’ici en Italie.

D’honnêteté elle est saisie,
Et crois (selon ma fantaisie)
Qu’il n’en est guère de plus belle
Dedans Paris.

Je ne la vous nommerai mie,
Sinon que c’est ma grande amie ;
Car l’alliance se fit telle
Par un doux baiser que j’eus d’elle,
Sans penser aucune infamie,
Dedans Paris.

Clément Marot (1496 – 1544)
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( in L’Adolescence clémentine, 1532 )

Qu’on mène aux champs ce coquardeau,
Lequel gâte (quand il compose)
Raison, mesure, texte et glose,
Soit en ballade ou en rondeau.

Il n’a cervelle ne cerveau.
C’est pourquoi si haut crier j’ose :
” Qu’on mène aux champs ce coquardeau. “

S’il veut rien faire de nouveau,
Qu’il oeuvre hardiment en prose
(J’entends s’il en sait quelque chose) :
Car en rime ce n’est qu’un veau,
Qu’on mène aux champs.

Clément MAROT (1496-1544)
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( in L’Adolescence clémentine, 1532 )