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Il faudra bien t’y faire à cette solitude,
Pauvre coeur insensé, tout prêt à se rouvrir,
Qui sait si mal aimer et sait si bien souffrir.
Il faudra bien t’y faire ; et sois sûr que l’étude,

La veille et le travail ne pourront te guérir.
Tu vas, pendant longtemps, faire un métier bien rude,
Toi, pauvre enfant gâté, qui n’as pas l’habitude
D’attendre vainement et sans rien voir venir.

Et pourtant, ô mon coeur, quand tu l’auras perdue,
Si tu vas quelque part attendre sa venue,
Sur la plage déserte en vain tu l’attendras.

Car c’est toi qu’elle fuit de contrée en contrée,
Cherchant sur cette terre une tombe ignorée,
Dans quelque triste lieu qu’on ne te dira pas.

Alfred de Musset

S’il avait su quelle âme il a blessée,
Larmes du coeur, s’il avait pu vous voir,
Ah ! si ce coeur, trop plein de sa pensée,
De l’exprimer eût gardé le pouvoir,
Changer ainsi n’eût pas été possible ;
Fier de nourrir l’espoir qu’il a déçu :
A tant d’amour il eût été sensible,
S’il avait su.

S’il avait su tout ce qu’on peut attendre
D’une âme simple, ardente et sans détour,
Il eût voulu la mienne pour l’entendre,
Comme il l’inspire, il eût connu l’amour.
Mes yeux baissés recelaient cette flamme ;
Dans leur pudeur n’a-t-il rien aperçu ?
Un tel secret valait toute son âme,
S’il l’avait su.

Si j’avais su, moi-même, à quel empire
On s’abandonne en regardant ses yeux,
Sans le chercher comme l’air qu’on respire,
J’aurais porté mes jours sous d’autres cieux.
Il est trop tard pour renouer ma vie,
Ma vie était un doux espoir déçu.
Diras-tu pas, toi qui me l’as ravie,
Si j’avais su !

Marceline DESBORDES-VALMORE (1786-1859)

Dans le brouillard s’en vont un paysan cagneux
Et son boeuf lentement dans le brouillard d’automne
Qui cache les hameaux pauvres et vergogneux

Et s’en allant là-bas le paysan chantonne
Une chanson d’amour et d’infidélité
Qui parle d’une bague et d’un coeur que l’on brise

Oh ! l’automne l’automne a fait mourir l’été
Dans le brouillard s’en vont deux silhouettes grises

– – –
Guillaume Apollinaire (1880-1918), in Alcools (Nouvelle revue française, 1920)

(source Gallica)

( pour en savoir plus sur Guillaume Apollinaire )

Nul hom ne peut souffrir plus de tourment
Que j’ai pour vous, chère dame honorée,
Qui chaque jour êtes en ma pensée ;

Se il vous plaît, je vous dirai comment,
Car loin de vous ai vie despérée :
Nul hom ne peut souffrir plus de tourment
Que j’ai pour vous, chère dame honorée.

Mais Faux-Rapport vous a dit faussement
Que j’aime  ailleurs ; c’est fausseté prouvée ;
Je n’aim fors vous et sachez, belle née,
nul hom ne peut souffrir plus de tourment
Que j’ai pour vous, chère dame honorée,
Qui chaque jour êtes en ma pensée.

Eustache Deschamps (1346-1406)

Certe, il ne faut avoir qu’un amour en ce monde,
Un amour, rien qu’un seul, tout fantasque soit-il ;
Et moi qui le recherche ainsi, noble et subtil,
Voilà qu’il m’est à l’âme une entaille profonde.

Elle est hautaine et belle, et moi timide et laid :
Je ne puis l’approcher qu’en des vapeurs de rêve.
Malheureux ! Plus je vais, et plus elle s’élève
Et dédaigne mon coeur pour un oeil qui lui plaît.

Voyez comme, pourtant, notre sort est étrange !
Si nous eussions tous deux fait de figure échange,
Comme elle m’eût aimé d’un amour sans pareil !

Et je l’eusse suivie en vrai fou de Tolède,
aux pays de la brume, aux landes du soleil,
si le ciel m’eût fait beau, et qu’il l’eût faite laide !

Emile Nelligan (1879-1941)
– – –
( in Poésies complètes, éd. BQ, 1992 )

De nuit et jour faut être aventureux
Qui d’amours veut avoir biens plantureux :
Quant est de moi, je n’eus onc crainte d’âme,
Fors seulement, en entrant chez ma Dame,
D’être aperçu des languards dangereux.

Un soir bien tard me firent si peureux,
Qu’avis m’était qu’il était jour pour eux :
Mais si entrai-je, et n’en vint jamais blâme
De nuit et jour.

La nuit je pris d’elle un fruit savoureux,
Au point du jour vis son corps amoureux,
Entre deux draps, plus odorants que Baume.
Mon Oeil adonc, qui de plaisir se pâme,
Dit à mes Bras : vous êtes bien heureux
De nuit et jour.

Clément Marot (1496 – 1544)
– – –
( in L’Adolescence clémentine, 1532)

Dedans Paris, ville jolie,
Un jour, passant mélancolie,
Je pris alliance nouvelle
À la plus gaie demoiselle
Qui soit d’ici en Italie.

D’honnêteté elle est saisie,
Et crois (selon ma fantaisie)
Qu’il n’en est guère de plus belle
Dedans Paris.

Je ne la vous nommerai mie,
Sinon que c’est ma grande amie ;
Car l’alliance se fit telle
Par un doux baiser que j’eus d’elle,
Sans penser aucune infamie,
Dedans Paris.

Clément Marot (1496 – 1544)
– – –
( in L’Adolescence clémentine, 1532 )

Je t’aime d’un amour
que nulle intelligence
ne pourrait exprimer.
Et si j’en dénombrais
toutes les qualités,
mon énumération
n’aurait jamais de fin.

Et la limite extrême
de ma plus grande science,
consiste à reconnaître
en cet amour profond
qu’il me faut renoncer
à comprendre le fin
mot de son existence (180)

Abou-Ishaq Al-Housri

Extrait du livre :
La Poésie arabe des origines à nos jours
Réné R. Khawa