Que ce mot invoque en moi
Tout ce qu’il y a de plus noble et de plus beau.
Des fois ce qu’il y a de plus triste.
Seul ton nom me rend ma force.
Et avec ton souvenir,
Je marcherai toujours droit.
Tout droit vers le noble but.
Mais Cotonou ! tu n’es qu’une ville.
Une ville bien-aimée parmi tant d’autres,
Une ville qui a recueilli tout un monde,
Même moi, puisque j’y suis né.
Pour moi tu es la plus belle des fleurs.
Une fleur que j’aimerais bien cueillir.
D’autres que moi pensent autant.
J’aurais aimé les voir pleins de courage.
Cotonou ! Fleur bien-aimée.
Ceuillez, ceuillez cette fleur.
Ou laissez à moi seule la belle.
Tant s’en faut si elle prèse sur votre cœur.
On ne vous en voudra pas pour elle.
Ne craignez rien et soyez discrets.
Oh ! mânes de nos aïeux.
Unissez à jamais vos enfants malheureux.

Anthologie de la Poésie d’Afrique Noire
©Hatier Paris – Juillet 1978

Toussaint Mensah Viderot

 

ces mots risquent de te choquer et
je risque de te déplaire mais
j’agis sous le feu
d’une sensation
étrange qui imprègne mon âme
à chaque fois que je te revois la
main que je te tends traduit
un peu de cette ferveur qui
m’anime car je n’ose encore
te parler de passion
tout le reste dépend de Toi

Chakib Hammada

Extrait de « Soleils séquestrés », poèmes, inédit.

Avec l’aimable authorisation de l’auteur

Photo: “Djurdjura Mountains” Copyright: Amadej Trnkoczy

Photo: “Djurdjura Mountains”
Copyright: Amadej Trnkoczy

 

 

 

Jaillis des bois obscure fleurant l’ondée,
Harnachés de rayons égaux dans des rênes d’or,
Les zèbres étalent l’aurore sur les pleines
Marchant jusqu’aux genoux dans les fleurs écarlates.

Le soleil balafrant leurs flancs de flamme
Flamboie entre les ombres alors qu’ils passent
Secoués de frissons électriques dans l’herbe
Comme le vent sur les cordes d’or d’une lyre.

Dans l’air éparpillant un plumage rosé
Qui s’effrite à leurs pieds en errantes vapeurs,
A voix que l’étalon encerclé les troupeaux,
Moteur de beauté chargé de plaisir
Pour rouler sa cavale sur les lys piétinés.

Roy Campbell (1901 – 1957)

Traduit par Armand Guibert

Un demi-siècle de poésie, La Maison du Poète, Dilbeek, 1954.

Si mon petit pays, qui se cache dans l’herbe,
N’a point de fier sommet, ni de ville superbe,
Si parfois on en parle avec un air moqueur,
Moi, je l’aime et le voi spar les yeux de mon cœur.

Son souvenir m’est doux comme le chant des sources ;
Il a pour les songeurs de charmantes ressources :
Ces asiles de paix que les sapins lui font,
Au bord d’étroits sentiers coupant le bois profond.

Au creux de ses wallons, au cœur de ses villages,
Le babil des oiseaux nichés dans les feuillages
Se mêle aux bruits des champs, aux bruits de l’atelier ;
Il est fait pour rêver comme pour travailler.

Si les Jurassiens sont gens simples et frustrés,
Il ont le serrement loyal des mains robustes,
Ils ont le franc regard de leurs yeux bien ouverts,
Ils ont le fond joyeux de leurs horizonts verts.

Oui, tout est sain chez nous, le cœur comme le reste,
Tu n’as rien dépouillé de ta candeur agreste ;
Malgré tout ce qui change et ce qui passera,
Tu seras, ô pays, toujours, mon vieux Jura.

Ne soyez pas surpris, en écoutant ces choses,
En songeant que là-bas, j’ai coulé mes jours roses,
Ne soyez pas surprise que j’aime sans retour
Ma petite patrie avec mon grand amour.

(Nature)

Virgile Rossel (Tramelan, Jura, Bernois), 1858

Poètes Lyriques Francais, France et Étrange, Imprimerie Alb.
Hermann, libraire-éditeur rue David 9, Verviers 1993.

 

©2003 Jacques Kuenlin

O les servantes dans mon enfance !
Des âmes et des yeux
déserts et sensuels,
ou de poitrines hautes et des hanches puissantes,
chauds monuments hérités des anciens pays de la bure.

Cris et réparties prompts à la fenaison,
psaumes en chœur des servantes dans l’étable ;
rêves à genoux dans les raves ;
lait caillé dans les cruches au bord des champs.
Murmures maussades à propos d’Olga
qui est partie en Idaho.

Pour la plupart, elles restaient aissises, vides,
l’âme pendante ;
mais il en fut aussi des fières : femmes pensivement maternelles,
voix maussadement mélodieuses,
comme un murmure venant du plus profond des contes.

Il en était d’obscures comme des vierges,
avec le châle lourd de légendes
et des grosses questions dans leurs clairs yeux de biche.

L’haleine blanche,
Maria traversait
la scène froide du monde automnal.

Il y avait aussi la servante céleste
qui se lamentait sur sa guitare,
et la négligente qui ne rêvait qu’à danser,
et l’obstinée, la fille à matelots,
celle que l’uniforme attire.

La plus étrange était la nostalgique,
l’ensorcelée des crépuscules d’automne,
prêtresse lourde et morne du séparateur,
qui s’inclinait, qui s’inclinait
sur l’Alfa-Laval rugissant de lait,
le feu de l’âtre
reflété dans ses yeux étonnés.

C’est alors que montait le chant
du terroir ensorcelé
comme un minerai lourd.
Les voix étaient maussades.
Et l’enfant s’étonnait dans son berceau.
Dans son coin le chien de chasse ouvrait un œil.
A jamais n’était-ce pas le chant des paysans,
comme le minerai dans un riche terre ?
Une Demi Siècle de Poésie La maison du poète 2, 158 Rue de la Lune,

Harry Martinson (1904-1978)
Dilbeek, Copyright 1954 by “La Maison du Poète”, Dilbeek

quand tu te lèves et quand tu pars, je dis
laisse-moi tes mains, pour que je les tienne,
les caresse, laisse-moi tes jambes pour qu’elles
me cachent, qu’elles m’emportent

debout, tu me regardes, tu parles
ne pleure pas, la terre tourne
les étoiles s’éteignent, tu ne vois plus
et tes souvenirs ne te feront plus aucun mal

quand tu te penches pour me donner un baiser
je murmure, laisse-moi au moins ta poitrine
pour que j’y appuie ma tête et m’y endorme

laisse-moi au moins tes yeux pour que je les regarde
laisse-moi ton sourire, laisse-moi au moins
une larme pour que je m’y noie.

Avec l aimable autorisation de l’auteur

Traduit par Polona Tavcar

l’original :

ko se dvigneš in odhajaš, rečem
pusti mi roke, da držim jih
gladim, pusti mi noge, da skrijem
se med njimi, da me poneso

ti stojiš, me gledaš, govoriš
ne jokaj, zemlja se obrne
zvezde pogase, ne vidiš več
in spomin ne bo te več bolel

ko se nagneš, da mi daš poljub
zašepnem, pusti mi vsaj prsi
da prislonim glavo in zaspim

pusti mi oči vsaj, da jih gledam
pusti svoj nasmeh, pusti mi vsaj
eno solzo, da utopim se v nji.

Brane Mozetic

Traduction et adaptation par Jean-Marie Flémal

Mon CV serait incomplet sans mentionner
cet enfant atteint du syndrome de Down
et à qui j’ai enseigné l’anglais. Arrivée aux États-Unis
de fraîche date, j’avais placé une annonce dans le bulletin russe,
et il était venu. Il avait débarqué avec sa mère,
qui avait également un défaut de prononciation et des yeux de grenouille.
Tous deux étaient très doux, ils m’avaient apporté une boîte de chocolats
qu’ils avaient eux-mêmes finis en un rien de temps,
tout en sirotant bruyamment du thé dans leurs soucoupes, à la russe.
Là-bas, à Rostov, le gosse avait suivi jusque 17 ans
une école pour adolescents attardés mentaux.
Il ne connaissait pas un mot d’anglais et son russe
n’était pas sans problèmes non plus. Sans égard pour
la syntaxe, l’orthographe et la ponctuation, il écrivait
dans un style télégraphique. Maintenant, il se lançait dans l’étude de l’anglais :
« The sky is blue. The grass is green. The paper is white. »
Parfois il entrait dans une sorte de transe
et regardait fixement les pigeons qui forniquaient sur un toit,
dans de longs roucoulements voluptueux. Alors, son visage devenait
tout simplement élégant, ses joues blanches bouffies se teintaient d’un peu de rose
et, à voir le reflet un peu rêveur dans ses yeux délavés et sans cils,
je sus qu’il pensait à l’amour. Il avait dix-huit ans, après tout
et il était toute chevalerie, même avec du chocolat en permanence sur les lèvres.
J’étais mal à l’aise que nos études n’aient jamais progressé beaucoup au-delà
de ces phrases simplistes. Heureusement doté, par ailleurs,
d’une oreille parfaite, il apprit à les prononcer
sans une trace d’accent russe, bien mieux que je ne pus jamais le faire.
La prochaine chose que je sus, c’est qu’il sortait avec une jeune Américaine.
« Anton, bonté divine, comment est-ce arrivé ? »
Il me regarda avec sérieux. « Je lui ai dit : ‘Regarde ! Le ciel est bleu !
L’herbe est verte ! Le papier est blanc ! Tu t’appelles comment ?’ »

Tutor

My CV would be incomplete without mention
of this Russian kid with Down’s syndrome
whom I taught English. Having come to the States
just recently, I had placed an ad in the Russian bulletin,
and there he was. He arrived with his mother,
who also had a speech impediment and frog eyes.
They were both very sweet, brought me a box of chocolates,
which they themselves finished together in no time
while slurping tea Russian style from their saucers.
Back in Rostov the kid had attended till age 17
a school for mentally retarded adolescents.
He had zero English, and his Russian
was not without problems either. Never mind
syntax, spelling, and punctuation, he wrote
in a telegraphic style. Now he set about learning English:
The sky is blue. The grass is green. The paper is white.
Sometimes he would go into a kind of trance
and stare at pigeons fornicating on a roof
with long voluptuous cooing. Then his face would become
almost handsome, his white puffy cheeks gained a bit of pink,
and by the dreamlike glint in his colorless eyes without eyelashes
I knew that he thought of love. He was eighteen after all
and all chivalry, even with perpetual chocolate on his lips.
I felt bad that our studies never advanced much beyond
those simplistic statements. Blessed, on the other hand,
with a perfect ear, he learned to pronounce them
without a trace of Russian accent, much better that I ever could.
The next thing I knew, he was dating an American girl.
“Anton, my goodness, how did that happen?”
He looked at me seriously. “I told her, ‘Look! The sky is blue!
The grass is green! The paper is white! What is your name?’”


©Katia Kapowich

Avec l’aimable permisson de l’auteur et traducteur

Thomas Hardy  (1840 – 1928)

« Si seulement nous nous étions rencontrés
Près de quelque vieille auberge,
Nous nous serions assis pour prendre ensemble
Quelques petits verres !

« Mais en position de fantassin,
Nous observant face à face,
J’ai tiré sur lui, lui sur moi,
Et je l’ai tué net.

« Je l’ai abattu parce que –
Parce que c’était mon ennemi,
C’est ca : il était bien mon ennemi ;
C’est assez clair : alors que

« Il a pensé à s’engager, peut-être,
A la va-vite – tout comme moi –
N’avait plus de travail – avait vendu ses hardes –
Il n’y a pas d’autre raison.

« Oui ; la guerre est bizarre et étrange !
Vous tuez un homme
Que vous auriez rencontré à quelque comptoir
Ou dépanné d’une demi-couronne. »

 

L’original :

The Man He Killed (From “The Dynasts”)

(Thomas Hardy)

“Had he and I but met
By some old ancient inn,
We should have sat us down to wet
Right many a nipperkin !

“But ranged as infantry,
And staring face to face,
I shot at him as he at me,
And killed him in his place.

“I shot him dead because-
Because he was my foe,
Just so : my foe of course he was ;
That’s clear enough ; although

“He thought he’d ’list, perhaps,
Off-hand like-just as I-
Was out of work-had sold his traps-
No other reason why

“Yes ; quaint and curious war is !
You shoot a fellow down
You’d treat, if met where any bar is,
Or help to half-a-crown.”

Thomas Hardy

 

De toi à moi règne
le silence des fleurs
qui éclot d’une graine
de soie

des fleurs oranges-
tendre expansion
à flots veloutés de joie

la complicité subtile
des fleurs bleues-
désir fugitif et caché

ou le silence pensif
des fleurs blanches-
le déclic de leur chasteté

l’ardeur des fleurs rouges
danse dans l’air
et l’espace
déborde de passion

la fresque d’or
de l’univers entier
jaillit du silence
des fleurs jaunes

Mais quel silence de cendre
envahit mon âme
quand l’ombre
captive les couleurs…

Ton sourire éclot
d’une graine de soie

Parle-moi
par le silence
des fleurs !

copyright 3 octobre 2003 Lucia Sotirova

Avec l aimable autorisation de l’auteur

 

Ivan Schneedorfer

Depuis ce matin je ne parle à personne
à midi j’écris sur une feuille
que je suis chez le dentiste
Qui le lit est dupe
J’ai menti par désespoir
il fallait que je sorte dans les rues..
Je suis dans un parc
de pins et de cèdres
Arbres éternellement verts
que ne suis-je pas moi-même
evergreen ?
Ici j’éclaterai d’envie..
J’aimerais tant éprouver la joie
d’un soudain allégement
mais piteusement je suis pris
par des pensées sur moi
Si maintenant dans le parc
je rencontrais mon Seigneur
Je serais dérangé par lui
comme je le dérangerais.

(Histoires minimales, manuscrit 1990)

Anthologie de la poésie tchèque contemporaine 1945 – 2000 Édition Gallimard, 2002, ISBN 2-07-042300-X

Cinque Heures

By Mar_eli

Mário de Sá-Carneiro (May 19, 1890 – April 26, 1916)

Ma table de Café,
Comme je le chéris…. La coquette,
Toute en marbre poli,
Qu’elle est joli et qu’elle est fraîche !

Avec un siphon vert au milieu,
Et, à côté, les allumettes
Devant mon verre rempli
D’une boisson légère.

(J’ai toujours proscrit les liqueurs,
Les trouvant peu décoratives :
Les sirops ont des couleurs
Plus vives et plus brutales.)

C’est sur elle que je peux écrire
Mes vers argentés,
Au grand étonnement des garçons
Qui me regardent sans comprendre.

Sur elle je pose mes bras
Avec détachement,
Cherchant dans l’air les vestiges
De ma vie passée.

Ou bien, grillant des cigarettes,
– Car cela fait un an que je fume –
J’imagine et je confectionne
Mes petites intrigues bizarres.

(Et si par hazard devant moi
Passe l’éclat d’une jolie femme,
La fumée de ma cigarette
Va l’embrasser, bien entendu…)

L’arrivée d’un nouveau client,
C’est un nouvel acteur sur la scène,
Car mon regard ennuyé
Lui prête aussitôt un rôle.

Et le rouge de ces lèvres
Qu’au fond j’aperçois, si tristes,
Dans ma pensée persiste
Et ne la quitte plus.

Telles sont les futilités
Enfermées dans mon souvenir ;
De ces visions fugitives
Naissent mes plus fortes nostalgies…

(Telle histoire en Or, si belle,
Dans ma vie avorta :
Je fus un héro de roman
Inemployé par les auteurs…)

Dans les Cafés, j’attends la vie
Qui jamais ne vient à moi :
– Je ne suis pas en peine
Du temps qui passe en courant.

Mon but est de passer le temps,
L’idéal qui seul me reste :
Pour moi, il n’est plus belle fête,
Et je ne trouve rien plus beau.

– Cafés de ma paresse,
Vous êtes aujourd’hui – quel honneur !-
Tout mon terrain d’action
Et toute mon ambition

(Paris, septembre 1915)

 

 

L’originale :

CINCO HORAS

Minha mesa no Café,
Quero-lhe tanto…A garrida
Toda de pedra brunida
Que linda e que fresca è !

Um sifão verde no meio
E, ao seu lado, a fosfeira
Diante ao meu copo cheio
Duma bebida ligeira.

(Eu bani sempre os licores
Que acho pouco ornamentais :
Os xaropes têm cores
Mais vivas e mais brutais.)

Sobre ela posso escrever
Os meus versos prateados,
Com etranheza dos criados
Que me olham sem perceber.

Sobre ela descanso os braços
Numa atitude alheada,
Buscando pelo ar os traços
Da minha vida passada.

Ou acendendo cigarros,
– Pois há um ano que fumo –
Imaginário presumo
Os meus enredos bizarros.

(E se acaso em minha frente
Uma linda mulher brilha,
O fumo da cigarrilha
Vai beijá-la, claramente…)

Um novo fregués que entra
É novo actor no tablado
Que o meu olhar fatigado
Nele outro enrede concentra.

E o carmim daquela boca
Que ao fundo descubro, triste,
Na minha ideia persiste
E nunca mais se desloca.

Cinge tais futilidades
A minha recordação,
E destes vislumbres são
As minhas maiores saudades…

(Que história de Oiro tão bela
Na minha vida abortou :
Eu fui herói de novela
Que autor nenhum empregou…)

Nos Cafés espero a vida
Que nunca vem ter comigo :
– Não me faz nenhum castigo,
Que o tempo passa em corrida.

Passar tempo è o meu fito,
Ideal que só me resta :
Pra mim não há melhor festa,
Nem mais nada acho bonito.

– Cafés da minha preguiça,
Sois hoje que galardão ! –
Toto o meu campo de acçã
E toda a minha cobiça.
L’Amant sans Amant Traduit du portugais par Dominique Touati et Michel Chandeigne. Orphée/ La Difference, Copyright E.L.A./ La Difference, 1990

 

Silencieuse,

la forêt épie les ombres discrètes

foulant d’un pas lourd le fragile tapis

de mousse rousse virant au brun.

Etonnée,

elle les voit s’arrêter soudainement

pour faire des génuflexions

au pied d’un arbre ou d’un buisson.

Des murmures d’admiration,

pleins de ferveur mystique,

s’élèvent alors vers la voûte bleu céleste

où flottent les volutes vaporeuses

de l’encens parfumé à l’anis des écorces humides.

Nostalgique,

la forêt se souvient des temps,

ô !combien lointains !

où les humains venaient vénérer

les esprits vivant dans les creux

des arbres plusieurs fois centenaires.

Elle revoit les farfadets qui habitaient

l’ombre feuillue des fougères

en s’adonnant à mille espiègleries

de gamins turbulents.

Soudain joyeuse,

la forêt abandonne sa cape de torpeur,

tissée avec des fils en soie par les araignées,

s’anime et chuchote à la brise

assoupie dans son sein plantureux

la bonne nouvelle du retour d’anciens

d’un exil lointain et séculaire.

« C’est sûr et certain puisque les humains

viennent de nouveau les honorer »

dit-elle au zéphyr qui, guilleret, court,

sans s’essouffler aucunement,

alerter les quatre vents et les charger

de répandre la bonne nouvelle

dans l’univers de hautes futaies.

Agitée,

la forêt s’apprête à visiter les revenants

quand soudain elle entend ces paroles funestes :

« Regardez cette superbe nichée de cèpes !

On va se régaler ce soir ! »

Atterrée,

elle voit apparaître un couteau d’acier

qui tranche les pieds d’un troupeau terrorisé

de champignons ; adultes et bambins.

Epouvantée,

la forêt, en voyant le massacre de ses enfants,

perpétré par la main, armée de fer, des humains,

gémit sa peine, agite ses innombrables poings

prête à s’abattre sur les ignobles tueurs.

Dans sa fureur, elle laisse tomber

une pluie torrentielle de feuilles et de branches,

et lance un appel au secours à une armée de fourmis

qui, instantanément, passent à l’attaque.

Le combat est bref.

Vaincus, les humains s’enfuient en abandonnant

derrière eux leur butin.

Les champignons jonchent le sol de la bataille ;

deux corbeilles en osier leur serviront de cercueil.

Attristée,

la forêt contemple le ciel exsangue et bruisse sa peine.

De larmes chaudes inondent le sol.

****

©2004 Bozena Bazin

Avec l’aimable autorisation de l’auteur

 

 

 

Invocation

By Mar_eli

Hendrik Marsman (1899 –  1940)

Laissez-moi reposer dans votre chevelure
posez votre ombre sur mon cœur endolori,
bannissez des vallons de mes yeux la lumière
et déployez votre fenètre dans la nuit

car je suis las. Le jour à la source brisée
m’a frappé de son feu et de son vin vermeil,
l’angoisse pétrifia de tendres roseraies :
je suis aveuglément possédé de soleil.

Enveloppez ma tête et que les mains hagardes
enfouies dans les plis de votre vêtement
se blottissent aux flancs des collines où tarde
la pulsation des crépuscules envoûtants

prenez ma bouche aussi car ses flammes éteintes
auprès de votre sang ranimeront leur feu,
désaltérez ma voix de moires chatoyantes
Et puis ceignez d’audace et tendrement mes yeux.

Laissez-moi reposer dans votre chevelure,
posez votre ombre sur mon cœur endolori,
bannisez des vallons de mes yeux la lumière
et déployez votre fenêtre dans la nuit.

H. MARSMAN (1899 – 1940)

Traduit du néerlandais par Dolf Verspoor
Une Demi Siècle de Poésie La maison du poète 2, 158 Rue de la Lune, Dilbeek, Copyright 1954 by “La Maison du Poète”, Dilbeek

L’original – envoyé par Femke van der Horst :

Invocation

Laat mij in uwer haren mantel slapen
en leg uw donker om mijn wilde hart,
verban het licht uit mijner ogen dalen
en vouw uw venster open in den nacht.

want ik ben moe, de dag heeft mij geslagen
met vuur en wijn uit zijn verweerde bron.
mijn angst versteende tere rozenhagen :
ik ben een blindelings bezetene van zon.

omhul mijn hoofd en laat de schuwe handen,
verborgen in de schee van uw gewaad,
zich ankren mogen aan de heuvelflanken,
waardoor de hartslag van den schemer waart.

en neem mijn mond, want haar verdroogde vlammen
verzengen naar de schaduw van uw bloed,
bedauw mijn stem met schemerende glansen
en gord mijn ogen aan met zachten moed.

laat mij in uwer haren mantel slapen
en leg uw donker om mijn wilde hart,
verban het licht uit mijner ogen dalen
en vouw uw venster open in den nacht.

 

 

Comme si tes yeux avaient tout vu :
doucement tu tournes à demi la tête
écoutant de loin une parole qui est dite
quelque part dans l’espace : sur le malheur du cœur,
comme muet il courbe l’arc tendre de ton cou
ar surle pont de se rompre du désir – et voyez !
sur le soir de la fenêtre de clair avril
se dessine indistinct ton profil
la gorge tendue au-dessus du repos de la nuque…

Portrait II

Ainsi je veux te voir :
contre les fraîches épaules du crépuscule
repose ta tête
tendrement comme déferlement de ta robe
en chute douce sur la montagne vieillie
étalée vers le ciel

la blancheur délicieuse de ta gorge
où les souffles amers des houles
montent et sombrent en suavité
un tendre rougeur
de l’éventail de l’oiseau de feu à l’est
caresse ta peau

et le doux arc des bras
contre le cannage des mains
dans les nuages au-dessus des ultimes montagn

le dernier adieu
du souffle glaçant d’une nuit véloce
à travers tes cheveux

Le soleil ! le soleil !
or dévastateur dans le ciel et mer
et lumière contre lumière
de l’abîme de ton œil
– abîme délicieux de tes yeux –

Portrait III

Tu es assise tournée vers le jeu d’ombres et de taches
de soleil dans une mer sombre d’été et blanc rivage.
Au pouvoir de rêves lointoins. Un reflet
de lignes ondulantes de la mer dans le sable
court en bandes de gris sur tes cheveux,
présageant des années qui viennent et restent –
Et mon cœur bat farouchement à cette vue,
car je vois, alors et là – comme en un éclair –
comme ta proche beauté prend
une beauté nouvelle avec de nouvelles années.

Claes Gill (1910 – 1973)

Poésie complètes traduites du norvègien et presentées par Régis Boyer
(Orphee La Difference) copyright E.L.A. La Difference, 1992, pour la traduction