Maître, éteins la chandelle, les temps sérieux sont à la porte.
De nuit plutôt compte les étoiles, gémis pour la jeunesse.
Ta parole indocile pourrait s’arracher de sa laisse.

Plante l’oignon dans ton potager, fends le bois, débarrasse le grenier.
Il est mieux que personne ne remarque tes yeux étonnés.
C’est ton métier : tu ne peux rien taire.

Si tu n’y résistes pas et une nuit reprends la plume,
maître, sois raisonnable, ne t’occupe pas de prophéties.
Tente de noter le nom des étoiles.

Les temps sont sérieux, on ne pardonne rien à personne.
Seuls les clowns savent comment s’en tirer :
ils pleurent ayant envie de rire et ils rient quand de pleurs
leur visage est déchiré.

Slavko Mihalić (1928-2007)

(traduit du croate par Vanda Miksic)

Extrait du website :www.amb-croatie.fr/culture/salonpoesie2002.htm

Je vis
avec mon
assassin
dans le même cercle,
dans la même heure.
Il appelle ce monde sien.
Je fais de même…
Nous voilà assis – à trois avec le mensonge
qui nous embrasse
comme une amante commune.
Remplit nos verres…

– A ta santè ! –
dit mon assassin.

Et ses yeux brillent
comme d’énormes diamants.
Une petite larme s’en détache
et tombe dans le verre…
– A la tienne ! –
dis-je.

Et je bois.
Pourtant, je sens comment ce vin coule de ma plaie,
comme sur ma poitrine il colle,
et sur ma chemise apparaît
un rouge fantôme…
Terrifié, l’assassin tourne les yeux vers moi.
Il se met à crier
qu’il manque d’air.
Il me demande une goutte de passion.
Et il caresse
ma main
pourrissante.
Je jure
que je n’ai pas mal.

Le mensonge sourit, indulgent.
Et l’autre écoute, stupéfait.
– Et encore –
dis-je,
la mort, en général, n’est pas terrible.

Il est terrible
d’être trahi par un ami
très pur,
pur comme le cristal
limpide…

Mais le plus terrible, c’est
de tout accepter résigné
et d’embrasser ses ennemis.

Lyubomir Levtchev

Adapté par Pierre Seghers
Poèmes Choisis, copyright : Messidor, 1989


TRAVELLING

By Mar_eli

Les nuits succèdent aux nuits
et chaque nuit tu t’en retournes seul
tu as comme l’impression de marcher
sur le clavier d’un orgue électrique
pas à pas sans trop te hâter
et même pas ivre

des voix te parviennent
il règne un tel silence
qu’elles te semblent proches
mais la seule lumière
encore allumée à cette heure
c’est de l’autre côté du pont
qu’elle vacille

tu marches depuis des heures
tu n’as jamais aimé la nuit
sauf chez toi à ta fenêtre
tu n’as jamais aimé la nuit
mais tu voudrais reculer
le matin qui déjà s’en vient
hésitant dans les grelots
d’un cheval et la voix
du laitier qui passent
mais ils t’ignorent
totalement invisible
que tu es comme
tous tes semblables

tu penses à ta femme
sans parvenir à l’imaginer
et en ce moment précis
c’est comme si tu avais déjà
oublié complètement son visage
après à peine trois mois d’absence

les premiers trains de l’aube
les visages blancs
les bouches qui se taisent
et les pas qui se hâtent
font renaître en toi
pendant quelques furtives secondes
la basse d’Eberhardt Weber
et le jeu traînant
un peu égaré même
de Ian Garbarek

mais aucun sentiment
aucune tristesse rien
n’animent encor tes traits
tu as les yeux figés
et les muscles de ton visage
sont tendus comme vers un but
qui te serait encore inconnu

et qui le sera longtemps encor
et peut-être même toujours
puisqu’en ce moment précis
tu te rends compte
que tu es devenu
partie intégrante du paysage
immobile presque dans
le travelling de l’aurore

copyright 2003 Jean-Marie Flemal
Avec l aimable autorisation de l’auteur

 

des regards qui se croisent
mon cœur qui bat
des mains qui se touchent
mon cœur qui combat
des lèvres qui se trouvent
mon cœur qui éclate
perdu l’un dans l’autre
mon âme aux nues

***

HERZANFALL

blicke die sich kreuzen
mein herz das schlägt
hände die sich berühren
mein herz das sich wehrt
lippen die sich finden
mein herz das zerspringt
einer im anderen verloren
meine seele in den wolken

© Viola Voß

Avec l’aimable autorisation de l’auteur