Je te regarde en face en train d’écrire
pendant qu’au fond de moi mon encre tarit
dans le sable poème
tu mets tes lunettes, tu reprends du papier
ce qu’il faut pour une nuit
et tu t’en vas dans ta solitude
entre-temps
la nuit grandit et derrière la fenêtre
le gel et l’obscurité échangent leurs dons
lui, des stalactites et du givre, elle, du lait noir épais
moi je grandis de l’intérieur
je vis avec deux cœurs
tandis que l’enfant vivant mûrit inconnu dans mon sein
sur l’écran les nouvelles sont comme toujours mauvaises
mais l’on peut en marchant sur les lattes du parquet
qui craquent sous les pas
se trouver sur un bateau
et, regardant par la fenêtre basse,
au lieu du jardin gelé, contempler la mer
avec la pleine lune
et ainsi tout l’hiver – brise la glace,
creuse un passage
vers le pont où nous sommes toi et moi
frissonnant au froid du large
avec les abysses au-dessous
et le cri du goéland en moi
le battement de ses ailes glacées
qui n’ont pas (quel est ce lieu et ce temps ?)
où se poser

janvier 1989

Liljana Dirjan, poètesse Macédonienne

 

 

Mer

By Mar_eli

Vaste superficie
aquatique,
Gouffre profond
qui surit les gosiers
des poissons.
Fonds sableux fécondés
de laitances
blanchâtres.
Ondes marines
semblables à la
tôle qui couvre
le toit
d’une cabane
abandonnée.
Mousses haussant
les voiles du grand
navire.
Etoiles de la mer
où végètent icaquiers
ricins et palmiers,
mangliers.
Les conques cachent
leurs œufs
sur le large
littoral d’un
océan
Cimetière
de nombreux marins,
gueule déglutissant
les voiliers blancs.

..

Ô soleil lumineux,
seul amant de la
mer,
Tu l’épouses le
soir avant de dormir ;
le contact de vos
lèvres engendre
la couleur violette
avant d’êtres dévorée
par le noir…
Un jour s’en va
un autre naît,
éternellement,
mélancoliquement.

***

Mer in Paroles oubliées, Paris, Editions Le Manuscrit, 2005

(livre disponible sur http://www.laurent-fels.fr.st)

© Laurent FELS, 2005

Avec l’aimable autorisation de l’auteur

 

Oscar Milosz (1877—1939)

Une rose pour l’amante, un sonnet pour l’ami
Le battement de mon cœur pour guider le rythme des rondes ;
L’ennui pour moi, le vin des rois pour mon ennui,
Mon orgueil pour la vanité de tout le monde,
O noble nuit de fête au palais de ma vie !

Et la complainte, pour mon secret, dans le lointain,
De la citronelle, et de la rue, et du romarin…
Le rubis d’un rire dans l’or des cheveux, pour elle,
L’opale d’un soupire, dans le clair de lune pour lui :
Un nid d’hermine pour le corbeau du blason :
Pour la moue des ancêtres ma forme qui chancelle
D’illusions et de vins dans les miroirs couleur de pluie,

Et pour consoler mon secret, le son
Des rouets qui tissent la robe des moribonds.

Un quart d’heure et une bague pour la plus rieuse,
Un sourire et une dague pour le plus discret ;
Pour la crois du blason, une parole pieuse.
Le plus large hanap pour la soif des regrets,
Une porte de verre pour les yeux des curieuses.

Et pour mon secret, la litanie désolée
Des vieilles qui grelottent au seuil des mausolées.

Mon salut pour la révérence de l’étrangère,
Ma main à baiser pour le confident,
Un tonneau de gin pour la gaie misère
Des fossoyeurs ; pour l’évêque luisant
Dix monnaies d’or pour chaque mot de la prière.

Et pour la fin de mon secret
Un grand sommeil de pauvre dans un cercueil doré.
Une Demi Siècle de Poésie La maison du poète 2, 158 Rue de la Lune, Dilbeek, Copyright 1954 by “La Maison du Poète”, Dilbeek

Pareille à une toile laissée blanche
qu’un anachronique bohémien
en veste et pull-over a déchirée
par le milieu, avec la force
de ses deux paumes. Quelle couleur
a la douleur ? Le blanc d’une hallucination,
dirais-tu, ou peut-être le noir d’un gouffre…

Le ciel ensanglanté au moment
du souper déjà entamé recommande :
ayez donc pitié de cet avril
gothique dans la rivière, mutilé
par une de vos obsessions,
vous le voudriez peut-être guéri
pour le début de l’été.
Quelle couleur a la douleur ?
Le bleu d’une nuit à attendre dehors
et que pas même un baiser
ne peut réchauffer, peut-être,
ou l’orange langoureux
du crépuscule qui se laisse mourir…

Tes hôtes ont choisi
un horizon moins coloré
ce soir : je ne pensais pas
qu’un boogie eût pu heurter
comme un jeu de mots cruel,
par sa frénésie cynique.
Mais pourrais-tu me dire la couleur
de la douleur ? Ton regard absent,
je l’aurais cru plus distant encore,
mais pas au point de m’empêcher
d’entrevoir un instant l’attendrissement
passager d’une nostalgie. Voilà,
si seulement l’heure pouvait te rejoindre….

Et tu me pries de raconter
une fois encore nos dernières
vacances : l’Etna protestait ce jour-là
où, contrairement au programme,
nous ne sommes pas allés à la mer.
Ne sois pas distraite en ce moment
unique, si tu le peux, renvoie à plus tard
souvenirs et rancœurs.
La couleur de la douleur ?
Dis-le moi, si tu le sais !
La nuit de l’incompréhension
à la périphérie, tu y penses
maintenant avec certitude,
cette noirceur gangreneuse
comme une lave durcie
au long des années,
et le feu, peut-être, d’une explosion
au milieu déchiré de la poitrine.

Adapté/ Traduit par Jean-Marie Flemal

L’originale

Come una tela lasciata bianca
che un anacronistico bohémien
in giacca e pullover ha reciso
con violenza a due palmi
dal centro. Qual è il colore
del dolore ? Il bianco di un’allucinazione,
diresti, forse il nero di una voragine….

Il cielo sanguinante a cena
già iniziata raccomanda :
abbiate pietà di questo aprile
gotico in riviera, storpiato
da una vostra ossessione,
lo vedrete guarito forse
prima dell’estate.
Quel è il colore del dolore ?
Il blu di una notte fuori posta che nemmeno
un abbraccio può riscaldare, ipotizzi,
o l’arancio languido del tramonto
che si lascia morire….

I tuoi ospiti hanno scelto
il sottofondo meno intonato
questa sera : non pensavo
che potesse un boogie
offendere come un motto crudele
di spirito, con la sua cinica frenesia.
Ma qual è il colore sapresti
dirmi del colore ? Il tuo sguardo assente
L’avrei giudicato più distante,
no lo è forse tanto da impedirsi
di lasciarmi intravedere l’intenerimento
momentaneo di una nostalgia. Ecco,
se solo potessi raggiungerti ora….

E mi preghi di raccontare
Per una volta ancora l’ultima
vacanza : L’Etna protestava quel giorno
in cui contro i programmi
non siamo andati al mare.
Non ti distrarre in questo unico
momento, se puoi, rimanda a dopo
ricordi e rancori. Il colore del dolore ?
Qual è, se lo sai ? Il buio dell’incomprensione
nella periferia, pensi adesso sicura, incancrenito
Come lava indurita negli anni, e il fuoco, forse
Di un’esplosione nel mezzo dilaniato
Del petto….

©2001 Giuseppe Gallo

Avec l aimable autorisation de l’auteur et de traducteur

Pêches ! Pêches ! Six pour une livre !
Mary Brown martelle cette chanson.
Les rues marchandes d’un Dublin ivre,
Ecoutent les Coleens à l’unisson.

Harengs Saurs ! Le tout pour une tune !
L’odeur des poissons atteint le palais,
Les tricots, les cheveux, les narines,
Et s’incruste partout des jours entiers.

Pommes ! Pommes ! Le tout à moitie prix !
Monsieur ! Monsieur ! Venez voir mes bébés !
Les voitures d’enfants remplies de fruits
Attendent les marmots pas encore nés.

Pas de repos pour ces roues du vendeur !
Du pont O’Connell à la rue Moore
Des queues de prolifiques Dublineurs,
Bien plus actifs que de simples lièvres,

Garnissent ces poussettes tous les jours.
Par Leurs immenses amours des beaux fruits
Et les beaux fruits de leur plus grand amour
Ils satisfont prêtres et démunies.

Moore Street – Dublin

Peaches ! Peaches ! Six for a pound !
Mary Brown shouts her daily song.
In the fair city’s shopping ground
Scores of old Colleens sing along.

Kippers ! The lot for a fiver !
The fishy stench reaches your eyes,
Your shirt, your socks, your nose, your hair,
And gets stuck there for days and days.

Apples ! Apples ! Best golden skins !
Sir ! Sir ! Come and see my babies !
Prams filled with mounts of fruity twins
Wait for the soon-to-come barbies.

No rest for the poor four wheelers !
From Half-penny bridge to Moore street,
Queues of prolific Dubliners,
Much faster than any rabbit,

Always keep the dear prams alive.
With the greater love of their fruits
And the fruits of their greatest love
They please the starved and the Jesuits.

©Rolland Pauzin

Avec l’aimable autorisation de l’auteur, qui est aussi le traducteur

Moore_Street_market,_Dublin
P
hoto: ©Marek Ślusarczyk

 


Miroir

By Mar_eli

George Szirtes

Traduction et adaptation par Jean-Marie Flémal

A. Miroir où nous ne cessons de disparaître. Ces yeux
ne sont pas les nôtres et ne le furent jamais à mesure
qu’ils cherchaient l’autre, l’absent. Elle se maquillait
et j’étais derrière elle, et le soleil sur le mur brûlait de parler,
mais tout ce qu’il pouvait dire, c’était au revoir, au revoir encore.
Et c’était ce qu’il y avait de mieux, la joie de ce qui nouait la gorge.

B. Je t’ai vu derrière moi et je savais que tu regardais. Nous flottions
dans l’air comme des ombres accompagnées de corps, le temps fuyait simplement,
franchissant la porte vers la noirceur du corridor où pendaient les manteaux.
J’ai enfilé le mien et je suis sortie. J’avais des courses à faire et la rue
se déroulait en une sorte de perspective centrale. La vie
était une géométrie, un dessin de lignes issu du crayon d’un architecte.

A. Miroir où tant de choses ont disparu. Vitrines de magasins
regardant à leur tour la circulation, photographies dans l’album
des choses perdues, quasi-radiographie d’os ensevelis sous le trottoir.
Je la regardais partir. Il faisait brumeux, mes lunettes étaient embuées.
Les verres étaient couverts de traces de graisse quand elle a tourné le coin,
directement face au soleil, brusquement. Elle brûlait à cendres.

B. Tu es encore derrière moi. Je me rince les mains dans le bassin.
Je me redresse et t’imagine te rasant, le visage penché vers l’avant,
touchant presque le miroir. J’entends le bruit du rasoir.
Un avion ronronne dans le lointain, par-dessus la haute nuée. Je t’entends
dire je t’aime et me regarde m’écarter de la surface du miroir,
vers l’espace de la pièce, vide maintenant et qui flamboie.

(d’après George Szirtes)

Tükör

A. A tükör, amelyben folyton eltûnünk. Nem a miénk
a szem, sose volt, hiába nézi mindig, hol van
az a másik, aki elveszett. Az arcát festette,
mögötte álltam, a falon a napfény szólni akart,
de mást nem mondhatott : Isten veled, és újra, Isten veled.
És ez volt benne jó, a torokszorító öröm.

B. Láttam, ott állsz, tudtam, hogy figyelsz. Megöleltelek
a levegôben, árnyék test, és múlt az idô, kilépett
az ajtón a sötét elôszobába, a kabátok közé.
Kabátba bújtam. Vásárolni kellett. Az utca képe
a középpontból futott szerteszét. Kemény ceruzával
kihúzott, pontos perspektíva volt az élet.

A. A tükör, ahol annyi minden eltûnt. Kirakat
néz a forgalomra, fényképek az albumban,
veszteségek, aszfalt alatti csontok röntgen-képe.
Láttam, hogy elmegy. Köd volt, a szemüvegem párás.
A lencsén zsíros ujjnyomok, ô meg befordult,
és most már a napba nézett egyenesen. Porig égett.

B. Mindig mögöttem állsz. Mosom a kezem a csap alatt.
Ott állok ; gondolom, borotválkozol, az arcod egészen
a tükörhöz ér. Hallom a borotva zümmögését.
Egy tornyos felhô fölött repülô egyensúlyoz. Hallom,
kimondod : „Szeretlek”, és látom magam is : a tükör
keretébôl a szobába lépek, amely lángol és nincs sehol.

Traduction hongroise – Mesterházi Mónika

Tükör

Mirror

A. Mirror into which we continually disappear. Those eyes
Are not ours, nor have they ever been, the more they have looked
For that other, the missing one. She was putting on make-up
And I was behind her, and sun on the wall was aching to speak
But all it could say was goodbye, and again, and goodbye.
And that was the best of it, the joy of the catch in the throat.

B. I saw you behind me and knew you were watching. We hung
In the air like shadows with bodies, and time was just leaving, going
Out of the door, into the dark of the hall where the coats hang.
I put on my coat and went out. There was shopping to do and the street
Extended itself in a version of central perspective.
Life was geometry, a drawing of lines with an architect’s pencil.

<

A. Mirror into which so much has disappeared. Shop-windows
Staring back at the traffic, photographs in the album
Of lost things, almost an X-ray of bones buried under the pavement.
I was watching her go. It was foggy, my glasses had misted.
There were grease marks all over the lens as she turned the next corner
Facing the sun now, directly. She was burning to ashes.

B. You are always behind me. I am washing my hands at the basin.
I stand and imagine you shaving, your face is pushed forward
Practically touching the mirror. I hear the noise of the shaver.
An aeroplane broods in the distance above the high cloud. I hear you
Saying I love you, and watch myself move from the frame of the mirror
Into the space of the room, which is empty and burning.

© 2005 George Szirtes

Avec l’aimable autorisation de l’auteur

Ligne Imaginaire

By Mar_eli

Dimitris P. Kraniotis

Fumées
des cigarettes
et tasses
pleines de café,
à côté
de la ligne imaginaire,
sur la quelle la vitesse
des mots
s’ appuie
et envoie un signale
à mon silence
blessé.

Νοητή Γραμμή

Καπνοί
από τσιγάρα
και κούπες
γεμάτες καφέ,
δίπλα
στη νοητή γραμμή,
που η δίνη
των λέξεων
ακουμπά
και γνέφει
τραυματισμένη
τη σιωπή μου.

ILLUSIONS

Des rides muettes
sur notre front
les limites de notre histoire,
jettent de petits regards
à de petits poèmes d’Homère.
Des illusions
pleines de consciences
libèrent
des murmures blessés
qui sont devenus l’écho
dans des grottes lumineuses
des bêtes et des innocents.

Ψευδαισθήσεις

Βουβές ρυτίδες
στο μέτωπό μας
τα σύνορα της ιστορίας,
ρίχνουν κλεμμένες ματιές
σε στίχους του Ομήρου.
Ψευδαισθήσεις
γεμάτες ενοχές
λυτρώνουν
τραυματισμένους ψίθυρους,
που έγιναν αντίλαλοι
σε φωτισμένες σπηλιές
ανόητων κι αθώων.

LES IDÉAUX

Des montagnes enneigées,
des monuments anciens,
le nord qui nous signe,
la pensée qui coule,
des images mouillées
par les hymnes de notre histoire,
des mots épigraphiques
faits par des idéaux géométriques.

Ιδανικά

Βουνά χιονισμένα,
μνημεία αρχαία,
βοριάς που μας γνέφει,
σκέψη που κυλά,
εικόνες βαμμένες
με ύμνους ιστορίας,
λέξεις επιγραφών
με ιδανικά γεωμετρίας.

Ligne Imaginaire (ISBN : 960-90107-1-7, Larissa, Grèce, 2005)

(c) Dimitris P. Kraniotis
Avec l’aimable autorisation de l’auteur

Notice biobiblio

Dimitris P. Kraniotis est un poète Grec né le 1966 à Stomio, une ville près de la mer à la Grèce centrale. Il a fait des études à la Faculté de Médecine de l’Université de Thessalonique. Il est devenu pathologue spécialiste et travail à Larissa, Grèce. Il est President de la Société Mondiale des poètes (WPS) et Sous-President de l’Union des écrivains et poètes de Larissa. Il a publié trois sélections poétiques :
Des Traces (1985)
Des Visages Céramiques (1992)
Ligne Imaginaire (2005)

ŒIL DE VERRE

By Mar_eli

Elle était très laide et me regardait
D’un seul œil
– mais tout le visage en portait la marque –
Il n’y avait que cette affreuse bille bleue que je vois encore
Quand sur le sable de sa tombe déjà oubliée J’écris son nom :
Brigitte.
Pourtant, elle était bonne, et d’une main tendre
Me guidait.
Toujours elle jouait, et me consolait
Quand je pleurais.
Dans l’ombre du lac elle disparut un soir.
Sa main ruisselant, je la vois encore
Quand sur le sable de sa tombe déjà oubliée
J’écris son nom :
Brigitte.
Au matin, on la trouvera, noyée.
Le soleil doré,
Heureux, jouait sur la passerelle.
Tout cela je le vis.
(Plus tard, quand je fus homme, on me dit
qu’elle aimait votre valet qui, d’elle, se moquait…)
Personne alors ne vint me consoler, je m’en souviens encore
Tandis que sur le sable de sa tombe déjà oubliée
J’écris son nom :
Brigitte
Brigitte.


P. Mustapää  (Martti Haavio) (1899 – 1973)

 

Le Tiroir

By Mar_eli

Mon armoire ma maison
En ce lieu si lointain où toujours je demeure
J’ouvre le vieux tiroir dont le coulisseau pleure
Tous les amis sont là endormis côte à côte
Chacun lance à mon coeur sa musicale note

Une histoire les saisons

J’ouvre le vieux tiroir dont le coulisseau pleure
Viennent la montre bleue qui chantonnait les heures
La vedette de bois à l’orange carène
Les yeux déboutonnés le petit ours en laine

L’écritoire les brouillons

Tous les amis sont là endormis côte à côte
La moire des paquets scintille près des bottes
Le sapin de plastique allongé d’une flèche
A des guirlandes d’or au dessus de la crèche

Les images les santons

Chacun lance à mon coeur sa musicale note
Bonjours rires soleils montent entre les hôtes
La table et son fumet me font lever la tête
Dans le riz safrané s’envolent les fourchettes

Les visages l’horizon

Hier est un présent quelquefois qui s’ignore
Pour moi je l’ouvrirai par un tiroir sonore
Et je garde ce temps délivré de toute heure
En ce lieu si lointain où toujours je demeure

Ma mémoire ma raison.

copyright 1997 Domi Perez

Soleil et Mur

By Mar_eli

Le disque du soleil est un mur blanc de givre,
froid est le mois de mai.
Les oiseaux, les feuilles sur mes yeux circulent,
inaperçus, à leur gré.
Je ne les vois que partis au loin,
dérobés au-delà d’une image immuable
cachant un instant
l’oiseau qui survient
et marche sur mon regard.
Je n’éprouve que l’absence,
je suis aveugle à la vie,
nul n’entre ivre dans mon cœur,
sauvage et nu, mâchant des flammes,
secouant mes obscures fondations.
Toi, prends mon grand savoir,
prends ce que je crois mien,
ma froide certitude et mes victoires inutiles,
arrachent de mon front les chaines de la couronne,
salaire des beaux combats,
et donne-moi un brin de paille pour ma défaite,
pour ma soif un grain de sel,
une pierre pour ma faim,
pour la force de mon âge un sentier où je trébuche,
et que je puisse tout serrer sur ma poitrine,
boire la douleur
de celui qui reste sans larme,
indigne de les nommer frères.

Paul La Cour (1902-1956)
– – –
Une Demi Siècle de Poésie La maison du poète 2, 158 Rue de la Lune, Dilbeek, Copyright 1954 by “La Maison du Poète”, Dilbeek

 

Maître, éteins la chandelle, les temps sérieux sont à la porte.
De nuit plutôt compte les étoiles, gémis pour la jeunesse.
Ta parole indocile pourrait s’arracher de sa laisse.

Plante l’oignon dans ton potager, fends le bois, débarrasse le grenier.
Il est mieux que personne ne remarque tes yeux étonnés.
C’est ton métier : tu ne peux rien taire.

Si tu n’y résistes pas et une nuit reprends la plume,
maître, sois raisonnable, ne t’occupe pas de prophéties.
Tente de noter le nom des étoiles.

Les temps sont sérieux, on ne pardonne rien à personne.
Seuls les clowns savent comment s’en tirer :
ils pleurent ayant envie de rire et ils rient quand de pleurs
leur visage est déchiré.

Slavko Mihalić (1928-2007)

(traduit du croate par Vanda Miksic)

Extrait du website :www.amb-croatie.fr/culture/salonpoesie2002.htm

Je vis
avec mon
assassin
dans le même cercle,
dans la même heure.
Il appelle ce monde sien.
Je fais de même…
Nous voilà assis – à trois avec le mensonge
qui nous embrasse
comme une amante commune.
Remplit nos verres…

– A ta santè ! –
dit mon assassin.

Et ses yeux brillent
comme d’énormes diamants.
Une petite larme s’en détache
et tombe dans le verre…
– A la tienne ! –
dis-je.

Et je bois.
Pourtant, je sens comment ce vin coule de ma plaie,
comme sur ma poitrine il colle,
et sur ma chemise apparaît
un rouge fantôme…
Terrifié, l’assassin tourne les yeux vers moi.
Il se met à crier
qu’il manque d’air.
Il me demande une goutte de passion.
Et il caresse
ma main
pourrissante.
Je jure
que je n’ai pas mal.

Le mensonge sourit, indulgent.
Et l’autre écoute, stupéfait.
– Et encore –
dis-je,
la mort, en général, n’est pas terrible.

Il est terrible
d’être trahi par un ami
très pur,
pur comme le cristal
limpide…

Mais le plus terrible, c’est
de tout accepter résigné
et d’embrasser ses ennemis.

Lyubomir Levtchev

Adapté par Pierre Seghers
Poèmes Choisis, copyright : Messidor, 1989


TRAVELLING

By Mar_eli

Les nuits succèdent aux nuits
et chaque nuit tu t’en retournes seul
tu as comme l’impression de marcher
sur le clavier d’un orgue électrique
pas à pas sans trop te hâter
et même pas ivre

des voix te parviennent
il règne un tel silence
qu’elles te semblent proches
mais la seule lumière
encore allumée à cette heure
c’est de l’autre côté du pont
qu’elle vacille

tu marches depuis des heures
tu n’as jamais aimé la nuit
sauf chez toi à ta fenêtre
tu n’as jamais aimé la nuit
mais tu voudrais reculer
le matin qui déjà s’en vient
hésitant dans les grelots
d’un cheval et la voix
du laitier qui passent
mais ils t’ignorent
totalement invisible
que tu es comme
tous tes semblables

tu penses à ta femme
sans parvenir à l’imaginer
et en ce moment précis
c’est comme si tu avais déjà
oublié complètement son visage
après à peine trois mois d’absence

les premiers trains de l’aube
les visages blancs
les bouches qui se taisent
et les pas qui se hâtent
font renaître en toi
pendant quelques furtives secondes
la basse d’Eberhardt Weber
et le jeu traînant
un peu égaré même
de Ian Garbarek

mais aucun sentiment
aucune tristesse rien
n’animent encor tes traits
tu as les yeux figés
et les muscles de ton visage
sont tendus comme vers un but
qui te serait encore inconnu

et qui le sera longtemps encor
et peut-être même toujours
puisqu’en ce moment précis
tu te rends compte
que tu es devenu
partie intégrante du paysage
immobile presque dans
le travelling de l’aurore

copyright 2003 Jean-Marie Flemal
Avec l aimable autorisation de l’auteur

 

des regards qui se croisent
mon cœur qui bat
des mains qui se touchent
mon cœur qui combat
des lèvres qui se trouvent
mon cœur qui éclate
perdu l’un dans l’autre
mon âme aux nues

***

HERZANFALL

blicke die sich kreuzen
mein herz das schlägt
hände die sich berühren
mein herz das sich wehrt
lippen die sich finden
mein herz das zerspringt
einer im anderen verloren
meine seele in den wolken

© Viola Voß

Avec l’aimable autorisation de l’auteur