Tant que mes yeux pourront larmes épandre
A l’heur passé avec toi regretter,
Et qu’aux sanglots et soupirs résister
Pourra ma voix, et un peu faire entendre ;

Tant que ma main pourra les cordes tendre
Du mignard luth, pour tes grâces chanter ;
Tant que l’esprit se voudra contenter
De ne vouloir rien fors que toi comprendre,

Je ne souhaite encore point mourir.
Mais, quand mes yeux je sentirai tarir,
Ma voix cassée, et ma main impuissante,

Et mon esprit en ce mortel séjour
Ne pouvant plus montrer signe d’amante,
Prierai la mort noircir mon plus clair jour.

Louise LABÉ (1524-1566)

(Sur la mort d’Iris en 1654.)
Parmi les doux transports d’une amitié fidèle,
Je voyais près d’Iris couler mes heureux jours:
Iris que j’aime encore, et que j’aimerai toujours,
Brûlait des mêmes feux dont je brûlais pour elle:
Quand, par l’ordre du ciel, une fièvre cruelle
M’enleva cet objet de mes tendres amours;
Et, de tous mes plaisirs interrompant le cours,
Me laissa de regrets une suite éternelle.
Ah! qu’un si rude coup étonna mes esprits!
Que je versais de pleurs! que je poussais de cris!
De combien de douleurs ma douleur fut suivie!
Iris, tu fus alors moins à plaindre que moi:
Et, bien qu’un triste sort t’ait fait perdre la vie,
Hélas! en te perdant j’ai perdu plus que toi.

Nicolas Boileau (1636 – 1711) Poésies

The spacious firmament on high,
With all the blue ethereal sky,
And spangled heav’ns, a shining frame,
Their great original proclaim:
Th’ unwearied Sun, from day to day,
Does his Creator’s power display,
And publishes to every land
The work of an Almighty Hand.

Soon as the evening shades prevail,
The Moon takes up the wondrous tale,
And nightly to the list’ning Earth
Repeats the story of her birth:
Whilst all the stars that round her burn,
And all the planets, in their turn,
Confirm the tidings as they roll,
And spread the truth from pole to pole.

What though, in solemn silence, all
Move round the dark terrestrial ball?
What though nor real voice nor sound
Amid their radiant orbs be found?
In Reason’s ear they all rejoice,
And utter forth a glorious voice,
For ever singing, as they shine,
“The Hand that made us is Divine.”

Joseph Addison (1 May 1672 – 17 June 1719)

Joseph Addison

A vingt ans, poète aux abois,
Quand revenait la saison rose,
J’allais promener sous les bois
Mon coeur morose.

A la brise jetant, hélas !
Le doux nom de quelque infidèle,
Je respirais les frais lilas
En rêvant d’elle.

Toujours friand d’illusions,
Mon coeur, que tout amour transporte,
Plus tard à d’autres visions
Ouvrit sa porte.

La gloire sylphe décevant
Si prompt à fuir à tire-d’aile,
A son tour m’a surpris souvent
A rêver d’elle.

Mais maintenant que j’ai vieilli,
Je ne crois plus à ces mensonges ;
Mon pauvre coeur plus recueilli
A d’autres songes.

Une autre vie est là pour nous,
Ouverte à toute âme fidèle:
Bien tard, hélas ! à deux genoux,
Je rêve d’elle !

Louis-Honoré FRÉCHETTE (1839-1908)

Je brûle avec mon âme et mon sang rougissant
Cent amoureux sonnets donnés pour mon martyre,
Si peu de mes langueurs qu’il m’est permis d’écrire
Soupirant un Hécate, et mon mal gémissant.
Pour ces justes raisons, j’ai observé les cent :
A moins de cent taureaux on ne fait cesser l’ire
De Diane en courroux, et Diane retire
Cent ans hors de l’enfer les corps sans monument.
Mais quoi ? puis-je connaître au creux de mes hosties,
A leurs boyaux fumants, à leurs rouges parties
Ou l’ire, ou la pitié de ma divinité ?
Ma vie est à sa vie, et mon âme à la sienne,
Mon coeur souffre en son coeur. La Tauroscytienne
Eût son désir de sang de mon sang contenté.

Théodore Agrippa d’Aubigné, 1552 –  1630

Glaciers bleus, pics de marbre et d’ardoise, granits,
Moraines dont le vent, du Néthou jusqu’à Bègle,
Arrache, brûle et tord le froment et le seigle,
Cols abrupts, lacs, forêts pleines d’ombre et de nids !

Antres sourds, noirs vallons que les anciens bannis,
Plutôt que de ployer sous la servile règle,
Hantèrent avec l’ours, le loup, l’isard et l’aigle,
Précipices, torrents, gouffres, soyez bénis !

Ayant fui l’ergastule et le dur municipe,
L’esclave Geminus a dédié ce cippe
Aux Monts, gardiens sacrés de l’âpre liberté ;

Et sur ces sommets clairs où le silence vibre,
Dans l’air inviolable, immense et pur, jeté,
Je crois entendre encor le cri d’un homme libre !

José-Maria de HEREDIA (1842-1905)

Far from the churchyard dig his grave,
On some green mound beside the wave;
To westward, sea and sky alone,
And sunsets. Put a mossy stone,
With mortal name and date, a harp
And bunch of wild flowers, carven sharp;
Then leave it free to winds that blow,
And patient mosses creeping; slow,
And wandering wings, and footsteps rare
Of human creature pausing there.

William Allingham (19 March 1824 – 18 November 1889)

William Allingham

Tu sais l’amour et son ivresse
Tu sais l’amour et ses combats ;
Tu sais une voix qui t’adresse
Ces mots d’ineffable tendresse
Qui ne se disent que tout bas.

Sur un beau sein, ta bouche errante
Enfin a pu se reposer,
Et sur une lèvre mourante
Sentir la douceur enivrante
Que recèle un premier baiser…

Maître de ces biens qu’on envie
Ton cœur est pur, tes jours sont pleins !
Esclave à tes vœux asservie,
La fortune embellit ta vie
Tu sais qu’on t’aime, et tu te plains !

Et tu te plains ! et t’exagères
Ces vagues ennuis d’un moment,
Ces chagrins, ces douleurs légères,
Et ces peines si passagères
Qu’on ne peut souffrir qu’en aimant !

Et tu pleures ! et tu regrettes
Cet épanchement amoureux !
Pourquoi ces maux que tu t’apprêtes ?
Garde ces plaintes indiscrètes
Et ces pleurs pour les malheureux !

Pour moi, de qui l’âme flétrie
N’a jamais reçu de serment,
Comme un exilé sans patrie,
Pour moi, qu’une voix attendrie
N’a jamais nommé doucement,

Personne qui daigne m’entendre,
A mon sort qui saigne s’unir,
Et m’interroge d’un air tendre,
Pourquoi je me suis fait attendre
Un jour tout entier sans venir.

Personne qui me recommande
De ne rester que peu d’instants
Hors du logis ; qui me gourmande
Lorsque je rentre et me demande
Où je suis allé si longtemps.

Jamais d’haleine caressante
Qui, la nuit, vienne m’embaumer ;
Personne dont la main pressante
Cherche la mienne, et dont je sente
Sur mon cœur les bras se fermer !

Une fois pourtant – quatre années
Auraient-elles donc effacé
Ce que ces heures fortunées
D’illusions environnées
Au fond de mon âme ont laissé ?

Oh ! c’est qu’elle était si jolie !
Soit qu’elle ouvrit ses yeux si grands,
Soit que sa paupière affaiblie
Comme un voile qui se déplie
Éteignit ses regards mourants !

– J’osai concevoir l’espérance
Que les destins moins ennemis,
Prenant pitié de ma souffrance,
Viendraient me donner l’assurance
D’un bonheur qu’ils auraient permis :

L’heure que j’avais attendue,
Le bonheur que j’avais rêvé
A fui de mon âme éperdue,
Comme une note suspendue,
Comme un sourire inachevé !

Elle ne s’est point souvenue
Du monde qui ne la vit pas ;
Rien n’a signalé sa venue,
Elle est passée, humble, inconnue,
Sans laisser trace de ses pas.

Depuis lors, triste et monotone,
Chaque jour commence et finit :
Rien ne m’émeut, rien ne m’étonne,
Comme un dernier rayon d’automne
J’aperçois mon front qui jaunit.

Et loin de tous, quand le mystère
De l’avenir s’est refermé,
Je fuis, exilé volontaire !
– Il n’est qu’un bonheur sur la terre,
Celui d’aimer et d’être aimé.

Félix Arvers, 1806 – 1850  

France ! ô belle contrée, ô terre généreuse
Que les dieux complaisants formaient pour être heureuse,
Tu ne sens point du Nord les glaçantes horreurs ;
Le Midi de ses feux t’épargne les fureurs ;
Tes arbres innocents n’ont point d’ombres mortelles ;
Ni des poisons épars dans tes herbes nouvelles
Ne trompent une main crédule ; ni tes bois
Des tigres frémissants ne redoutent la voix ;
Ni les vastes serpents ne traînent sur tes plantes
En longs cercles hideux leurs écailles sonnantes.
Les chênes, les sapins et les ormes épais
En utiles rameaux ombragent tes sommets ;
Et de Beaune et d’Aï les rives fortunées,
Et la riche Aquitaine, et les hauts Pyrénées,
Sous leurs bruyants pressoirs font couler en ruisseaux
Des vins délicieux mûris sur leurs coteaux.
La Provence odorante, et de Zéphyre aimée,
Respire sur les mers une haleine embaumée,
Au bord des flots couvrant, délicieux trésor,
L’orange et le citron de leur tunique d’or ;
Et plus loin, au penchant des collines pierreuses,
Forme la grasse olive aux liqueurs savoureuses,
Et ces réseaux légers, diaphanes habits,
Où la fraîche grenade enferme ses rubis.
Sur tes rochers touffus la chèvre se hérisse,
Tes prés enflent de lait la féconde génisse,
Et tu vois tes brebis, sur le jeune gazon,
Épaissir le tissu de leur blanche toison.
Dans les fertiles champs voisins de la Touraine,
Dans ceux où l’Océan boit l’urne de la Seine,
S’élèvent pour le frein des coursiers belliqueux.
Ajoutez cet amas de fleuves tortueux :
L’indomptable Garonne aux vagues insensées,
Le Rhône impétueux, fils des Alpes glacées,
La Seine au flot royal, la Loire dans son sein
Incertaine, et la Saône, et mille autres enfin
Qui nourrissent partout, sur tes nobles rivages,
Fleurs, moissons et vergers, et bois et pâturages,
Rampent aux pieds des murs d’opulentes cités,
Sous les arches de pierre à grand bruit emportés.

Dirai-je ces travaux, source de l’abondance,
Ces ports, où des deux mers l’active bienfaisance
Amène les tributs du rivage lointain
Que visite Phoebus le soir ou le matin ?
Dirai-je ces canaux, ces montagnes percées,
De bassins en bassins ces ondes amassées
Pour joindre au pied des monts l’une et l’autre Téthys ?
Et ces vastes chemins en tous lieux départis,
Où l’étranger, à l’aise achevant son voyage,
Pense au nom des Trudaine et bénit leur ouvrage ?

Ton peuple industrieux est né pour les combats.
Le glaive, le mousquet n’accablent point ses bras.
Il s’élance aux assauts, et son fer intrépide
Chassa l’impie Anglais, usurpateur avide.
Le ciel les fit humains, hospitaliers et bons,
Amis des doux plaisirs, des festins, des chansons ;
Mais, faibles opprimés, la tristesse inquiète
Glace ces chants joyeux sur leur bouche muette,
Pour les jeux, pour la danse appesantit leurs pas,
Renverse devant eux les tables des repas,
Flétrit de longs soucis, empreinte douloureuse,
Et leur front et leur âme. Ô France ! trop heureuse,
Si tu voyais tes biens, si tu profitais mieux
Des dons que tu reçus de la bonté des cieux !

Vois le superbe Anglais, l’Anglais dont le courage
Ne s’est soumis qu’aux lois d’un sénat libre et sage,
Qui t’épie, et, dans l’Inde éclipsant ta splendeur,
Sur tes fautes sans nombre élève sa grandeur.
Il triomphe, il t’insulte. Oh ! combien tes collines
Tressailliraient de voir réparer tes ruines,
Et pour la liberté donneraient sans regrets,
Et leur vin, et leur huile, et leurs belles forêts !
J’ai vu dans tes hameaux la plaintive misère,
La mendicité blême et la douleur amère.
Je t’ai vu dans tes biens, indigent laboureur,
D’un fisc avare et dur maudissant la rigueur,
Versant aux pieds des grands des larmes inutiles,
Tout trempé de sueurs pour toi-même infertiles,
Découragé de vivre, et plein d’un juste effroi
De mettre au jour des fils malheureux comme toi.

Tu vois sous les soldats les villes gémissantes ;
Corvée, impôts rongeurs, tributs, taxes pesantes,
Le sel, fils de la terre, ou même l’eau des mers,
Sources d’oppression et de fléaux divers ;
Vingt brigands, revêtus du nom sacré de prince,
S’unir à déchirer une triste province,
Et courir à l’envi, de son sang altérés,
Se partager entre eux ses membres déchirés.
Ô sainte Égalité ! dissipe nos ténèbres,
Renverse les verrous, les bastilles funèbres.
Le riche indifférent, dans un char promené,
De ces gouffres secrets partout environné,
Rit avec les bourreaux, s’il n’est bourreau lui-même ;
Près de ces noirs réduits de la misère extrême,
D’une maîtresse impure achète les transports,
Chante sur des tombeaux, et boit parmi des morts.

Malesherbes, Turgot, ô vous en qui la France
Vit luire, hélas ! en vain sa dernière espérance,
Ministres dont le coeur a connu la pitié,
Ministres dont le nom ne s’est point oublié ;
Ah ! si de telles mains, justement souveraines,
Toujours de cet empire avaient tenu les rênes,
L’équité clairvoyante aurait régné sur nous ;
Le faible aurait osé respirer près de vous ;
L’oppresseur, évitant d’armer d’injustes plaintes,
Sinon quelque pudeur aurait eu quelques craintes ;
Le délateur impie, opprimé par la faim,
Serait mort dans l’opprobre, et tant d’hommes enfin,
A l’insu de nos lois, à l’insu du vulgaire,
Foudroyés sous les coups d’un pouvoir arbitraire,
De cris non entendus, de funèbres sanglots,
Ne feraient point gémir les voûtes des cachots.

Non, je ne veux plus vivre en ce séjour servile ;
J’irai, j’irai bien loin me chercher un asile,
Un asile à ma vie en son paisible cours,
Une tombe à ma cendre à la fin de mes jours,
Où d’un grand au coeur dur l’opulence homicide
Du sang d’un peuple entier ne sera point avide,
Et ne me dira point, avec un rire affreux,
Qu’ils se plaignent sans cesse et qu’ils sont trop heureux ;
Où, loin des ravisseurs, la main cultivatrice
Recueillera les dons d’une terre propice ;
Où mon coeur, respirant sous un ciel étranger,
Ne verra plus des maux qu’il ne peut soulager ;
Où mes yeux, éloignés des publiques misères,
Ne verront plus partout les larmes de mes frères,
Et la pâle indigence à la mourante voix,
Et les crimes puissants qui font trembler les lois.

Toi donc, Équité sainte, ô toi, vierge adorée,
De nos tristes climats pour longtemps ignorée,
Daigne du haut des cieux goûter le libre encens
D’une lyre au coeur chaste, aux transports innocents,
Qui ne saura jamais, par des voeux mercenaires,
Flatter à prix d’argent des faveurs arbitraires,
Mais qui rendra toujours, par amour et par choix,
Un noble et pur hommage aux appuis de tes lois.
De voeux pour les humains tous ses chants retentissent ;
La vérité l’enflamme, et ses cordes frémissent
Quand l’air qui l’environne auprès d’elle a porté
Le doux nom des vertus et de la liberté.

André Chénier, Hymnes et Odes

Lascelles Abercrombie by Walter Stoneman

We are thine, O Love, being in thee and made of thee,
As théou, Léove, were the déep thought
And we the speech of the thought; yea, spoken are we,
Thy fires of thought out-spoken:

But burn’d not through us thy imagining
Like fiérce méood in a séong céaught,
We were as clamour’d words a fool may fling,
Loose words, of meaning broken.

For what more like the brainless speech of a fool,—
The lives travelling dark fears,
And as a boy throws pebbles in a pool
Thrown down abysmal places?

Hazardous are the stars, yet is our birth
And our journeying time theirs;
As words of air, life makes of starry earth
Sweet soul-delighted faces;

As voices are we in the worldly wind;
The great wind of the world’s fate
Is turn’d, as air to a shapen sound, to mind
And marvellous desires.

But not in the world as voices storm-shatter’d,
Not borne down by the wind’s weight;
The rushing time rings with our splendid word
Like darkness fill’d with fires.

For Love doth use us for a sound of song,
And Love’s meaning our life wields,
Making our souls like syllables to throng
His tunes of exultation.

Down the blind speed of a fatal world we fly,
As rain blown along earth’s fields;
Yet are we god-desiring liturgy,
Sung joys of adoration;

Yea, made of chance and all a labouring strife,
We go charged with a strong flame;
For as a language Love hath seized on life
His burning heart to story.

Yea, Love, we are thine, the liturgy of thee,
Thy thought’s golden and glad name,
The mortal conscience of immortal glee,
Love’s zeal in Love’s own glory.

Lascelles Abercrombie (9 January 1881 – 27 October 1938)

 

Paris, 1810.

Le passé n’est rien dans la vie,
Et le présent est moins encor :
C’est à l’avenir qu’on se fie
Pour nous donner joie et trésor.
Tout mortel dans ses voeux devance
Cet avenir où nous courons ;
Le bonheur est en espérance,
On vit, en disant : Nous verrons.

Mais cet avenir plein de charmes,
Qu’est-il lorsqu’il est arrivé ?
C’est le présent qui de nos larmes
Matin et soir est abreuvé !
Aussitôt que s’ouvre la scène
Qu’avec ardeur nous désirons,
On bâille, on la regarde à peine ;
On voit, en disant : Nous verrons.

Ce vieillard penche vers la terre ;
Il touche à ses derniers instants :
Y pense-t-il ? Non ; il espère
Vivre encor soixante et dix ans.
Un docteur, fort d’expérience,
Veut lui prouver que nous mourons :
Le vieillard rit de la sentence,
Et meurt en disant : Nous verrons.

Valère et Damis n’ont qu’une âme ;
C’est le modèle des amis.
Valère en un malheur réclame
La bourse et les soins de Damis :
” Je viens à vous, ami sincère,
Ou ce soir au fond des prisons…
– Quoi ! ce soir même ? – Oui ! – Cher Valère,
Revenez demain : Nous verrons. “

Gare ! faites place aux carrosses
Où s’enfle l’orgueilleux manant
Qui jadis conduisait deux rosses
A trente sous, pour le passant.
Le peuple écrasé par la roue
Maudit l’enfant des Porcherons ;
Moi, du prince évitant la boue,
Je me range, et dis : Nous verrons.

Nous verrons est un mot magique
Qui sert dans tous les cas fâcheux :
Nous verrons, dit le politique ;
Nous verrons, dit le malheureux.
Les grands hommes de nos gazettes,
Les rois du jour, les fanfarons,
Les faux amis et les coquettes,
Tout cela vous dit : Nous verrons.

François-René de Chateaubriand, Poésies diverses

J’étais couché dans l’ombre au seuil de la forêt.
Un talus du chemin désert me séparait.
J’écoutais s’écouler près de moi, bruit débile,
Une source qui sort d’une voûte d’argile.
Par ce beau jour de juin brûlant et vaporeux
L’horizon retenait des nuages heureux.
Des faucheurs répandus à travers la prairie
Abattaient ses remparts d’herbe haute et nourrie.
D’un coteau descendaient des voitures de foin.
Ailleurs encor c’était une eau bleue, et, plus loin,
La ville aux toits d’azur liquides de lumière.

Deux hommes cependant au coin de la lisière
Apparurent, avec des fagots sur le dos,
Et qui, laissant glisser à terre leurs fardeaux,
S’assirent sans me voir aux abords de ma place.
Bientôt l’un d’eux tira du fond de sa besace
Un boisseau de fer-blanc plein de fraises des bois.
Il en fit ruisseler tous les fruits à la fois
Sur de la mousse humide au creux d’une racine ;
Il le remplit ensuite à la source voisine,
Et vint, avant d’avoir bu lui-même, l’offrir
A l’autre qui semblait être las et souffrir.

Ô nature, génie éternel, ô grand Etre,
Je mets ma passion et ma gloire à connaître
Tes forêts, tes vergers, ta flore et tes moisssons,
Et l’air et les couleurs de tes quatre saisons,
Et je dois à l’amour dont ta beauté m’enivre
Mon regret de n’avoir qu’une existence à vivre ;
Mais, ô vaste univers esclave de ta fin,
Quels que soient les trésors qu’engendre dans ton sein
Une fécondité toujours diverse et neuve,
Tu n’en possèdes point peut-être qui m’émeuve
Autant que ce pauvre homme aperçu l’autre été
Quand il agit selon l’humaine charité.

Charles GUÉRIN (1873-1907)

Lilies will languish; violets look ill;
Sickly the primrose; pale the daffodil;
That gallant tulip will hang down his head,
Like to a virgin newly ravished;
Pansies will weep, and marigolds will wither,
And keep a fast and funeral together;
Sappho droop, daisies will open never,
But bid good-night, and close their lids for ever.

Robert Herrick (baptized 24 August 1591 – buried 15 October 1676