Suisse

Plus aucun souffle.

Comme quand le vent du matin
a eu raison
de la dernière bougie.

Il y a en nous un si profond silence
qu’une comète
en route vers la nuit des filles de nos filles,
nous l’entendrions.

– – –
Philippe Jaccottet, in Poésies 1946-1967 (Gallimard, 1971)

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By PDM

 

J’étais parti, triste de mes peines et consolé de votre joie ; ce qui me tenait dans un certain état de langueur qui n’est pas sans charme pour un coeur sensible. Je gravissais lentement et à pied des sentiers assez rudes, conduit par un homme que j’avais pris pour être mon guide, et dans lequel, durant toute la route, j’ai trouvé plutôt un ami qu’un mercenaire. Je voulais rêver, et j’en étais toujours détourné par quelque spectacle inattendu. Tantôt d’immenses roches pendaient en ruines au-dessus de ma tête. Tantôt, de hautes et bruyantes cascades m’inondaient de leur épais brouillard. Tantôt un torrent éternel m’ouvrait à mes côtés un abîme dont les yeux n’osaient sonder la profondeur. Quelques fois je me perdais dans l’obscurité d’un bois touffu. Quelquesfois en sortant d’un gouffre, une agréable prairie réjouissait tout à coup mes regards. Unmélange étonnant de la nature sauvage et de la nature cultivée montrait partout la main des hommes, où l’on eût cru qu’ils n’avaient jamais pénétré : à côté d’une caverne, on trouvait des maisons ; on voyait des pampres secs où l’on n’eût cherché que des ronces, des vignes dans des terres éboulées, d’excellents fruits sur des rochers, et des champs dans des précipices.

Ce n’était pas seulement le travail des hommes qui rendait ces pays étranges si bizarrement contrastés ; la nature semblait encore prendre plaisir à s’y mettre en opposition avec elle-même, tant on la trouvait différente en un même lieu sous divers aspects. Au levant les fleurs du printemps, au midi les fruits de l’automne, au nord les glaces de l’hiver : elle réunissait toutes les saisons dans le même instant, tous les climats dans le même lieu, des terrains contraires sur le même sol, et formait l’accord inconnu partout ailleurs des productions des plaines et de celles des Alpes. Ajoutez à tout cela les illusions de l’optique, les pointes des monts différemment éclairées, le clair-obscur du soleil et des ombres, et tous les accidents de lumière qui en résultaient le matin et le soir ; vous aurez quelque idée des scènes continuelles qui ne cessèrent d’attirer mon admiration, et qui semblaient m’être offertes en un vrai théâtre ; car la perspective des monts étant verticale frappe les yeux tout à la fois et bien plus puissamment que celle des plaines qui ne se voit qu’obliquement, en fuyant, et dont chaque objet vous en cache un autre.

Jean-Jacques Rousseau 1712–1778

La Nouvelle Héloïse 1761

“Les Plus Beaux Poèmes sur la Montagne”  Anthologie – George Jean – le cherche midi éditeur 1987

 

Mystère étrange de l’amour !
J’aime deux belles en ce monde :
L’une est vive, rieuse et blonde
Comme le jour ;

L’autre est triste, rêveuse et brune
Comme le soir,
Et près d’elle, j’aime à m’asseoir
Au clair de lune.

Et s’il me fallait dire un jour
Laquelle des deux je préfère,
Mon coeur vous répondrait : Mystère…
Mystère étrange de l’amour !

D’un sourire joyeux la blonde
M’a cent et cent fois enchanté ;
D’une pétillante clarté
Son oeil m’inonde ;

La brune, d’un regard voilé,
Profond et tendre,
M’accueille, et mon coeur est troublé
De lui parler et de l’entendre.

L’une, la blonde est la Gaité;
Pas d’instant qu’elle ne sourie.
L’Autre plus classe en sa beauté
….La Rêverie!

Et s’il me fallait dire un jour
Laquelle des deux je préfère,
Mon coeur vous répondrait : Mystère…
Mystère étrange de l’amour !

 

Philippe Ernest Godet 1850-1922

Le Coeur et les Yeux,  Poésies. (Troisième Édition)
Neuchâtel, Librairie A.G. Berthoud

Si mon petit pays, qui se cache dans l’herbe,
N’a point de fier sommet, ni de ville superbe,
Si parfois on en parle avec un air moqueur,
Moi, je l’aime et le voi spar les yeux de mon cœur.

Son souvenir m’est doux comme le chant des sources ;
Il a pour les songeurs de charmantes ressources :
Ces asiles de paix que les sapins lui font,
Au bord d’étroits sentiers coupant le bois profond.

Au creux de ses wallons, au cœur de ses villages,
Le babil des oiseaux nichés dans les feuillages
Se mêle aux bruits des champs, aux bruits de l’atelier ;
Il est fait pour rêver comme pour travailler.

Si les Jurassiens sont gens simples et frustrés,
Il ont le serrement loyal des mains robustes,
Ils ont le franc regard de leurs yeux bien ouverts,
Ils ont le fond joyeux de leurs horizonts verts.

Oui, tout est sain chez nous, le cœur comme le reste,
Tu n’as rien dépouillé de ta candeur agreste ;
Malgré tout ce qui change et ce qui passera,
Tu seras, ô pays, toujours, mon vieux Jura.

Ne soyez pas surpris, en écoutant ces choses,
En songeant que là-bas, j’ai coulé mes jours roses,
Ne soyez pas surprise que j’aime sans retour
Ma petite patrie avec mon grand amour.

(Nature)

Virgile Rossel (Tramelan, Jura, Bernois), 1858

Poètes Lyriques Francais, France et Étrange, Imprimerie Alb.
Hermann, libraire-éditeur rue David 9, Verviers 1993.

 

©2003 Jacques Kuenlin