Cuba

Fleurs du Ciel

By PDM

 

Poème écrit après avoir lu ces deux vers de Ronsard :

        Je vous envoie un bouquet que ma main
        Vient de trier de ces fleurs épanies

Des fleurs? Je n’en veux pas! Celles du ciel
Je cueillerai, quand, comme la racine
D’un mont brisé, le vil, le corporel
Vêtement qui me serre la poitrine,
Oú le coeur bat trop fort, sera fendu
Par l’elan frénétique, et que les têtes
Du serpent qui me mord – il a mordu
Depuis toujours les âmes des poètes! —
Tomberont sous l’azur, sous les rayons
De la Foi, sous le bec de tourterelles;
Quand je pourrai crier: “Appareillons!”
Quand mes bras impuissants seront des ailes.

Par mes yeux descendra dans la poussière
Un fleuve d’ésperance et de lumière,
Pendant qu’au fond de nos jardins humides
Prendront des fleurs les troubadours timides…

Et moi, pâle d’amour, débout sur l’ombre,
Enveloppé de gigantesques voiles,
Déroulant sans trembler le fil du Nombre,
Je formerai deux grands bouquets d’étoiles
Pour le sein tiède de ma Dame obscure
Et pour sa délirante chevelure.

José Martí 1853- 1895

Source: Poésies – José Martí, Traduites en français par Armand Godoy
                 Bernard Grasset, 1937

martijose

Photo: José Marti  [source]

VERS SIMPLES (1891)

Verse XXIII

Je veux sortir de ce monde
Par la porte d’un beau jour,
Et qu’un arbre vert m’inonde
De son végétal amour.

Non, je ne veux pas l’obscure
Nuit pour mon dernier sommeil.
Je suis bon, j’ai l’âme pure
Je mourrai face au soleil

José Martí 1853 – 1895

Poésies – Traduit en français par Armand Godoy
Èditions Bernard Grasset, Paris 1937

(…) Soudain surgit devant moi l’oiseau à deux becs. Il me fixa de son petit oeil noir, brillant comme un puits, et d’un seul coup de bec il avala un morceau de chemin d’au moins un kilomètre. L’oiseau semblait ne pas avoir aucune intention de me nuire, mais son appétit ne pouvait sans aucun doute attendre. Je fis donc, prudemment un saut de côté et l’observais, depuis le fossé, s’avancer le bec ouvert, dévorant tranquillement le chemin.

Sur le coup ma situation était devenue assez singulière. L’oiseau faisait disparaître mon chemin, mais avec son bec arrière il en créait un nouveau. Si bien que, non seulement je ne pouvais pas arriver là où j’avais l’intention de me rendre, mais de plus je ne pouvais revenir chez moi, ni rejoindre quelque endroit connu.

Dans d’autres circonstances je me serais inquiété, mais là, franchement, non. La guerre de Yougoslavie s’était étendue jusque dans ma rue, nommée rue Y, et ma maison avait été tardivement détruite par plusieurs bombes à retardement (une deuxième coïncidence n’est jamais fortuite.)

Le chemin que l’oiseau chantait devant moi n’avait rien d’inhospitalier. Au lieu d’être pavé, en terre, ou en bitume, il était fait d’une substance noire, très dense, ferme mais douce comme le caoutchouc, de laquelle se détachaient des touffes d’herbe d’un vert sombre et juteux. Je me penchai pour en examiner une et je vis qu’elle était conformé par de nombreux gratte-ciels miniatures. Emerveillé par cette découverte, je pris la “pierre” (c’est ce à quoi cela ressemblait le plus : à une pierre du chemin). Cependant, en l’approchant de mon visage, je crus comprendre qu’au lieu de ressembler à des immeubles, ses éléments formaient une infinité de faisceaux plongeant vers le coeur de la chose. Je dus prendre bien de précautions dans mon analyse car il suffisait de frôler du doigt l’une de ces énigmatiques canalisations pour s’y retrouver dedans.

Je reposai l’étrange objet à sa place… C’est-à-dire à côté car, en le soulevant, la masse noire et inerte qui formait le chemin s’était cabrée et agitée comme la houle, donnant ainsi naissance à une nouvelle sphéroïde verte. Il en jaillit de tout petits feux d’artifice lorsque je posais sa compagne au sol. Je suis sûr qu’une fois ma curiosité frustrée, les trous verts étaient redevenus de minuscules gratte-ciels, de toute évidence habités. Par qui ? Ça je ne le saurai jamais (…)

Joel Franz ROSELL

Avec l aimable autorisation de l’auteur

 

Cuba, 1954. Ecrivain et critique littéraire, il a travaillé aussi comme professeur et journaliste, notamment à Radio France Internationale. Après avoir quitté La Havane, en 1989, il a vécu à Rio de Janeiro, à Copenhague, à Buenos Aires et à Paris, où il se consacre actuellement à l’écriture et aux animations littéraires. Auteur de nombreux livres pour la jeunesse, publiés à Cuba, au Brésil, en Espagne, en Argentine, au Mexique. En français on trouve La légende de taïta Osongo (Ibis Rouge, Cayenne), Cuba, destination trésor, Malicia Horribla Pouah, la pire des sorcières et Les aventuriers du cerf-volant (les trois derniers chez Hachette, Paris). Le dernier titre a été indiqué par la Bibliothèque International de la Jeunesse (Munich) comme un des meilleurs livres pour enfants publiés dans le monde (Sélection The White Ravens, 1997).