Belgique

Et je m’en reviens de mer,
Pauvre pêcheur,
Maintenant et à l’heure
De ce dimanche,
Ainsi soit-il.

Et je m’en reviens de l’eau
Les rames haut
Sonnant comme des heures
Au beau dimanche,
Ainsi soit-il.

La voile a coulé dans l’eau,
Mon beau bateau,
Maintenant sonne l’heure
D’un beau dimanche,
Ainsi soit-il.

Or la voile, l’aient les tailleurs,
Aussi la mer,
Alors que sonne l’heure
D’un beau dimanche,
Ainsi soit-il.

Un dimanche est dans mon coeur,
Pauvre pêcheur,
Maintenant et à l’heure
De ce dimanche,
Ainsi soit-il.

Max ELSKAMP (1862-1931)

Grenzen

Hoe zou mij met politiek verminken
wanneer een aangezicht een aangezicht belijdt,
wanneer de Zwarte Zee de Noordzee lijkt,
wanneer een Donau-vlot mijn voet herkent,
wanneer een wilde wijn mijn mond verwent,
wanneer mijn keel een donkere taal verkent,
wanneer een Vlaamse vloek een lichter oor bekoort,
wanneeer een zelfde maan mijn heimwee smoort?

En dan, hoe zou ik als ik naar de luchtkaart kijk
en onder mij de westernwolken mee zie glijden
nog grenzen voelen die alleen maar scheiden
es grillig zijn en van papier en pijn?

Karel Jonckheere – Ostend, 9 April 1906 – Rijmenam, 13 December 1993

***

Pourquoi me laisserais-je mutiler par la politique
Quand un visage s’ouvre à mon visage,
Quand la mer Noire en moi salue la mer du Nord,
Quand les fleurs du Danube caressent mes pieds,
Quand un vin sauvage ravit ma langue et mon palais,
Quand ma gorge découvre la chaleur d’un nouveau parler,
Quand un juron flamand charme une oreille plus douce,
Et que la même lune apaise ma nostalgie?

Et puis contemplant la carte du ciel
Et les nuages sous moi qui m’accompagnent,
Comment encore sentir ces frontières qui séparent,
Frontières insensées, de papier et de douleur?

1906 Belge

Traduit par Hugo Richter

 

Source: L’Europe des Poètes. Anthologie multilingue.
DE ZAGON (Elizabeth S.)/ Le Cherche Midi ; Seghers, 1980

Rayures d’eau, longues feuilles couleur de brique,
Par mes plaines d’éternité comme il en tombe !
Et de la pluie et de la pluie – et la réplique
D’un gros vent boursouflé qui gonfle et qui se bombe
Et qui tombe, rayé de pluie en de la pluie.

– Il fait novembre en mon âme –
Feuilles couleur de ma douleur, comme il en tombe !

Par mes plaines d’éternité, la pluie
Goutte à goutte, depuis quel temps, s’ennuie,
– Il fait novembre en mon âme –
Et c’est le vent du Nord qui clame
Comme une bête dans mon âme.

Feuilles couleur de lie et de douleur,
Par mes plaines et mes plaines comme il en tombe ;
Feuilles couleur de mes douleurs et de mes pleurs,
Comme il en tombe sur mon coeur !

Avec des loques de nuages,
Sur son pauvre oeil d’aveugle
S’est enfoncé, dans l’ouragan qui meugle,
Le vieux soleil aveugle.

– Il fait novembre en mon âme –

Quelques osiers en des mares de limon veule
Et des cormorans d’encre en du brouillard,
Et puis leur cri qui s’entête, leur morne cri
Monotone, vers l’infini !

– Il fait novembre en mon âme –

Une barque pourrit dans l’eau,
Et l’eau, elle est d’acier, comme un couteau,
Et des saules vides flottent, à la dérive,
Lamentables, comme des trous sans dents en des gencives.

– Il fait novembre en mon âme –

Il fait novembre et le vent brame
Et c’est la pluie, à l’infini,
Et des nuages en voyages
Par les tournants au loin de mes parages
– Il fait novembre en mon âme –
Et c’est ma bête à moi qui clame,
Immortelle, dans mon âme !

Emile Verhaeren    (1855-1916)

Elle ne quittait plus la planche à clous en braille
Que lui avait écrite un vieil admirateur
Elle en aimait beaucoup le moelleux la douceur
Car moins pénible au dos qu’une botte de paille

Qui en outre faisait cracra voire pagaille
Surtout que mélangée à ces litres de pleurs
Que la belle versait étant d’aqueuse humeur
L’affaire eût eu de quoi retourner ses entrailles.

Jean-Marie Flémal

Je me farcirais bien quelque mari honnête
car j’en ai plein le dos des rustres avinés
qui font ça tel l’éclair et qu’il faut malmener
pour qu’ils raquent leur dû. Moi, ma passion secrète,

c’est l’employé modèle, innocent dans sa tête
mais qui feint d’ignorer où je vais l’entraîner.
Celui-ci n’est pas mal, quoique désordonné
quand il veut m’aborder. Bah ! je suis déjà prête

à sortir le grand jeu. Ses doigts sont boudinés :
Serait-ce un tripoteur aux élans effrénés
ou l’obscur jouisseur qui s’éclate en cachette ?

Si sa femme l’apprend, ça va carillonner.
Je la sais envieuse, c’est pas souvent sa fête,
même si, dans la rue, elle fait sa coquette.

 

(20 février 2005)

Jean-Marie Flémal

LE PEUPLIER

By Amie

Le temps est-il ce peuplier
Que j’interroge à ma fenêtre ?
comme moi, il a ses saisons,
Ses songes renaissant
D’une mémoire paysanne,
mais sa durée est compromise
Par les tempêtes enivrées
Que lui réservent les automnes.
A quelle altitude céleste
Portera-t-il le poids de ses années ?

A mon réveil je le salue :
Il me répond
Par une danse dans le vent.
Je lui propose un long voyage
Dans la campagne des ancêtres :
Il me répond par le gémissement
De ces racines fatiguées.

Edmond Vandercammen (1901-1980)
– – –
( in L’arbre en poésie, éd. Gallimard, 1979 )

Il me parle faussement détaché
d’angoisse et de bitume qui colle
il tourne autour de son cou
deux fois sa longue écharpe

ses lunettes solaires réfléchissantes
aveuglent son regard blanc
même au plus clair du jour
et il fait maintenant nuit pleine

il lui faut un casque pour son blues
et les néons gueulards de la rue
ne lui suffisent pas
pour saisir son tempo :
il vit à contre-jour
il respire à contretemps

il n’a jamais vu la vie
autrement qu’en ancien voyou
trop lâche pour la prison :
il n’en serait jamais revenu

c’est une sorte de taulard
enfermé hors les murs
et qui puise son courage
dans le son de sa voix
et de ses propres mensonges

ses mythes ont fait long feu :
le ghetto qu’il s’est créé
limite à jamais son imagination
même entre ses deux mains ouvertes
il ne voit qu’un mur

lorsqu’on croirait qu’il danse
ce sont ses parasites mentaux
qui s’agitent en lui en tous sens

la valeur de son monde
se trouve dans la sueur
de ces mains qu’il étreint
et qui sous les lumières du carrefour
projettent toutes la même ombre

Jean-Marie Flémal

Longue comme des fils sans fin, la longue pluie
Interminablement, à travers le jour gris,
Ligne les carreaux verts avec ses longs fils gris,
Infiniment, la pluie,
La longue pluie,
La pluie.

Elle s’effile ainsi, depuis hier soir,
Des haillons mous qui pendent,
Au ciel maussade et noir.
Elle s’étire, patiente et lente,
Sur les chemins, depuis hier soir,
Sur les chemins et les venelles,
Continuelle.

Au long des lieues,
Qui vont des champs vers les banlieues,
Par les routes interminablement courbées,
Passent, peinant, suant, fumant,
En un profil d’enterrement,
Les attelages, bâches bombées ;
Dans les ornières régulières
Parallèles si longuement
Qu’elles semblent, la nuit, se joindre au firmament,
L’eau dégoutte, pendant des heures ;
Et les arbres pleurent et les demeures,
Mouillés qu’ils sont de longue pluie,
Tenacement, indéfinie.

Les rivières, à travers leurs digues pourries,
Se dégonflent sur les prairies,
Où flotte au loin du foin noyé ;
Le vent gifle aulnes et noyers ;
Sinistrement, dans l’eau jusqu’à mi-corps,
De grands boeufs noirs beuglent vers les cieux tors ;

Le soir approche, avec ses ombres,
Dont les plaines et les taillis s’encombrent,
Et c’est toujours la pluie
La longue pluie
Fine et dense, comme la suie.

La longue pluie,
La pluie – et ses fils identiques
Et ses ongles systématiques
Tissent le vêtement,
Maille à maille, de dénûment,
Pour les maisons et les enclos
Des villages gris et vieillots :
Linges et chapelets de loques
Qui s’effiloquent,
Au long de bâtons droits ;
Bleus colombiers collés au toit ;
Carreaux, avec, sur leur vitre sinistre,
Un emplâtre de papier bistre ;
Logis dont les gouttières régulières
Forment des croix sur des pignons de pierre ;
Moulins plantés uniformes et mornes,
Sur leur butte, comme des cornes

Clochers et chapelles voisines,
La pluie,
La longue pluie,
Pendant l’hiver, les assassine.

La pluie,
La longue pluie, avec ses longs fils gris.
Avec ses cheveux d’eau, avec ses rides,
La longue pluie
Des vieux pays,
Eternelle et torpide !

Emile Verhaeren (21 May 1855 – 27 November 1916)

Quelques Montignaciens, au cours d’une excursion,
s’étant hâtés vers un ibère restaurant,
se virent refuser, pour leur consommation,
des paellas, quand le patron dit, se marrant:
“Allez, le premier, là, l’gros, goûte le safran!”

( le Zappe )

Ils sont couchés, froids, dans la pierre,
réunis pour mille ans,
le coeur et la bouche et les mains calmes,
inséparables à jamais.

 

Il se sont aimés nus,
mais maintenant, quì’ils sont de marbre,
leurs jambes ne se joindront plus.
Pourtant, ils sont voués l’un à l’autre.

 

Ils savaient, au fort de la joie,
que le beau feu s’éteint vite.
Mais ils ont joué le noble jeu
de conquérir l’éternité.

 

Ils ont rêvé ce tombeau de gisants,
pour manifestesr qu’en esprit
ils seraient unis par delà la mort,
par delà la pierre qui s’effrite.

 Raymond Herreman  (1896 – 1971)

“Un demi siècle de poésie” Tome II – La Maison du Poète, 1954, page 136

À Émile Verhaeren.

Les marins naufragés, debout sur leur radeau
Que berce et qu’enveloppe un lugubre bruit d’eau,
Cherchent à l’horizon l’aile blanche des voiles.
Quand le calme renaît, quand brillent les étoiles
Comme des lampes d’or sur leur tombeau mouvant,
Ils espèrent revoir le port au jour levant.
Vain rêve : le temps calme est pis que les tempêtes ;
Un soleil tropical tombe à pic sur leurs têtes,
Et leur épave humaine est inerte au milieu
De ce double infini qui semble tout en feu !…
La soif les brûle ; ils n’ont pas d’eau ; l’horrible fièvre
Met le sang à leurs yeux et la bave à leur lèvre ;
Les uns, moins endurcis et plus prompts à fléchir,
Boivent de l’eau de mer, croyant se rafraîchir,
Et promettent de faire au retour des neuvaines.
Mais cette eau, comme un plomb fondu, brûle leurs veines
Et, morts avant le soir, on les jette à la mer
Qui pour l’éternité garde leur râle amer !…
Les autres sont plus forts : sachant que l’eau marine,
Rafraîchissant la bouche, enflamme la poitrine,
Ils guettent, sans rien boire, et la main sur les yeux,
Dans les lointains brûlants le passage joyeux
D’un brick ensoleillé que le vent favorise,
S’imaginant le gai retour et la surprise
Des mères qui viendront, les sachant débarqués,
Les conduire, en pleurant de bonheur, par les quais
Vers les blanches maisons où les nappes sont mises,
Pour boire de la bière auprès de leurs promises !…

De même il faut raidir son cœur et le sevrer
Des légères amours qui ne font qu’altérer,
Pour qu’un amour honnête et pur sur le rivage
Calme sa soif d’aimer indomptable et sauvage.

(Recueil : “Les Tristesses”)

Georges RODENBACH

Edmond, te souvient-il de nos jeunes années,
De ce temps encor proche et qui semble lointain,
Où tous deux nous tenions nos têtes inclinées.
Sur ces livres méchants de grec et de latin..

Mais voici qu’aujourd’hui tu prends un autre livre,
Le livre le plus pur et le plus gracieux,
Le livre de l’amour, dont rien ne désenivre
Et qu’on lit sur la terre en se croyant aux cieux !

Avec la femme jeune et fidèle qui t’aime,
Sous le double flambeau de ses yeux éclatants,
Tu vas le déchiffrer cet éternel poème
Que l’amour met aux mains des époux de vingt ans.

Ce poème est touchant : parfois il désenchante
Ceux qui n’ont pas au cœur le culte du foyer ;
Mais toi, je te sais bon, et je la sais charmante,
La grâce et la bonté font bien de s’allier.

Le fond c’est la bonté, la forme c’est la grâce,
Une œuvre faite ainsi plaît jusqu’au dénoûment ;
Étant à l’épilogue on reprend la préface,
Et le plaisir est neuf comme au premier moment !

Tu l’aimeras ce livre où l’honneur se propage,
Car ce sera la bonne et vieille édition,
Et des enfants joyeux tourneront chaque page
Mêlant leur frais sourire à ton émotion !

Lisez-le donc longtemps tous deux… prés du vieux père
Qui vous voyant heureux oublîra son ennui ;
Et pour faire renaître à son foyer prospère
La gaîté d’autrefois… lisez-le comme lui !…

(Recueil : “Les Tristesses”)

Georges RODENBACH –  ( 1855 –  1898)

C’était un grand poète il a une effigie
De douze mètres dix tout en bronze et en fer
Que lui ont érigée ceux des chemins de fer
Ceux des mines et ceux de la sidérurgie

C’était un grand poète il chantait l’énergie
L’huile de bras de coude et celle dont se sert
Le plus humble graisseur de nos chemins de fer
Et il chantait aussi les p’tits gars d’Géorgie

La force productive n’avait aucun secret
Pour lui faut-il le dire et à tous les congrès
Son poème au travail mouillait maint mouchoir rouge

Ce chantre du labeur succomba au combat
Quoique d’aucun disent qu’il mourut dans un bouge
Des suites d’un chancre qu’il avait assez bas

Jean Marie Flemal

Il écrivait
des poèmes d’homme primaire
ne faisait que fort peu de cas
de l’effort à fournir
et rechignait sans patience
à toute peine

Ses images
ne lui coûtaient que peu de voyages
ils les avait toutes
depuis longtemps à portée de main
il lui suffisait de se baisser pour les glaner
et les apprivoiser ensuite
dans sa grande cage à mots

“C’était un poète”
a-t-on dit après sa mort
et il en riait dans sa tombe
se tapant sur les cuisses bruyamment
en se cognant les coudes à la caisse
et en poussant d’abominables jurons
qui chassaient les esprits du cimetière
et gelait l’eau des goupillons
les matinées d’enterrement

Mort comme vivant
jamais il ne résistait au sommeil
et sa production ne l’inquiétait guère
pas plus que la postérité

Il était d’une race en voie de disparition
et n’avait pas gravé son œuvre
dans une matière imputrescible
ou non recyclable

Jean Marie Flemal