Tristan Corbière

Tu ne me veux pas en rêve,
Tu m’auras en cauchemar !
T’écorchant au vif, sans trêve,
– Pour moi.., pour l’amour de l’art.

– Ouvre : je passerai vite,
Les nuits sont courtes, l’été…
Mais ma musique est maudite,
Maudite en l’éternité !

J’assourdirai les recluses,
Ereintant à coups de pieux,
Les Neuf et les autres Muses…
Et qui n’en iront que mieux !…

Répéterai tous mes rôles
Borgnes – et d’aveugle aussi…
D’ordinaire tous ces drôles
Ont assez bon oeil ici :

– A genoux, haut Cavalier,
A pied, traînant ma rapière,
Je baise dans la poussière
Les traces de Ton soulier !

– Je viens, Pèlerin austère,
Capucin et Troubadour,
Dire mon bout de rosaire
Sur la viole d’amour.

– Bachelier de Salamanque,
Le plus simple et le dernier…
Ce fonds jamais ne me manque :
– Tout voeux ! et pas un denier ! –

– Retapeur de casseroles,
Sale Gitan vagabond,
Je claque des castagnoles
Et chatouille le jambon…

– Pas-de-loup, loup sur la face,
Moi chien-loup maraudeur,
J’erre en offrant de ma race :
– Pur-Don-Juan-du-Commandeur. –

Maîtresse peut me connaître,
Chien parmi les chiens perdus :
Abeilard n’est pas mon maître,
Alcibiade non plus !

Tristan Corbière (18 July 1845 – 1 March 1875)

 

Va vite, léger peigneur de comètes !
Les herbes au vent seront tes cheveux ;
De ton oeil béant jailliront les feux
Follets, prisonniers dans les pauvres têtes…

Les fleurs de tombeau qu’on nomme Amourettes
Foisonneront plein ton rire terreux…
Et les myosotis, ces fleurs d’oubliettes…

Ne fais pas le lourd : cercueils de poètes
Pour les croque-morts sont de simples jeux,
Boîtes à violon qui sonnent le creux…
Ils te croiront mort – Les bourgeois sont bêtes –
Va vite, léger peigneur de comètes !

(1873)

Tristan Corbière (18 July 1845 – 1 March 1875)