Joachim du Bellay

Une louve je vis sous l’antre d’un rocher
Allaitant deux bessons : je vis à sa mamelle
Mignardement jouer cette couple jumelle,
Et d’un col allongé la louve les lécher.

Je la vis hors de là sa pâture chercher,
Et courant par les champs, d’une fureur nouvelle
Ensanglanter la dent et la patte cruelle
Sur les menus troupeaux pour sa soif étancher.

Je vis mille veneurs descendre des montagnes
Qui bornent d’un côté les lombardes campagnes,
Et vis de cent épieux lui donner dans le flanc.

Je la vis de son long sur la plaine étendue,
Poussant mille sanglots, se vautrer en son sang,
Et dessus un vieux tronc la dépouille pendue.

Joachim Du Bellay, Les antiquités de Rom

Si les larmes servoient de remede au malheur,
Et le pleurer pouvoit la tristesse arrester,
On devroit (Seigneur mien) les larmes acheter,
Et ne se trouveroit rien si cher que le pleur.

Mais les pleurs en effect sont de nulle valeur :
Car soit qu’on ne se veuille en pleurant tormenter,
Ou soit que nuict et jour on veuille lamenter,
On ne peult divertir le cours de la douleur.

Le coeur fait au cerveau ceste humeur exhaler,
Et le cerveau la fait par les yeux devaller,
mais le mal par les yeux ne s’allambique pas.

Dequoy donques nous sert ce fascheux larmoyer ?
De jetter, comme on dit, l’huile sur le foyer,
Et perdre sans profit le repos et repas.

Joachim du Bellay (1525-1560)
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Les Regrets, LII )