Jean-Marie Flémal

Elle ne quittait plus la planche à clous en braille
Que lui avait écrite un vieil admirateur
Elle en aimait beaucoup le moelleux la douceur
Car moins pénible au dos qu’une botte de paille

Qui en outre faisait cracra voire pagaille
Surtout que mélangée à ces litres de pleurs
Que la belle versait étant d’aqueuse humeur
L’affaire eût eu de quoi retourner ses entrailles.

Jean-Marie Flémal

Je me farcirais bien quelque mari honnête
car j’en ai plein le dos des rustres avinés
qui font ça tel l’éclair et qu’il faut malmener
pour qu’ils raquent leur dû. Moi, ma passion secrète,

c’est l’employé modèle, innocent dans sa tête
mais qui feint d’ignorer où je vais l’entraîner.
Celui-ci n’est pas mal, quoique désordonné
quand il veut m’aborder. Bah ! je suis déjà prête

à sortir le grand jeu. Ses doigts sont boudinés :
Serait-ce un tripoteur aux élans effrénés
ou l’obscur jouisseur qui s’éclate en cachette ?

Si sa femme l’apprend, ça va carillonner.
Je la sais envieuse, c’est pas souvent sa fête,
même si, dans la rue, elle fait sa coquette.

 

(20 février 2005)

Jean-Marie Flémal

Il me parle faussement détaché
d’angoisse et de bitume qui colle
il tourne autour de son cou
deux fois sa longue écharpe

ses lunettes solaires réfléchissantes
aveuglent son regard blanc
même au plus clair du jour
et il fait maintenant nuit pleine

il lui faut un casque pour son blues
et les néons gueulards de la rue
ne lui suffisent pas
pour saisir son tempo :
il vit à contre-jour
il respire à contretemps

il n’a jamais vu la vie
autrement qu’en ancien voyou
trop lâche pour la prison :
il n’en serait jamais revenu

c’est une sorte de taulard
enfermé hors les murs
et qui puise son courage
dans le son de sa voix
et de ses propres mensonges

ses mythes ont fait long feu :
le ghetto qu’il s’est créé
limite à jamais son imagination
même entre ses deux mains ouvertes
il ne voit qu’un mur

lorsqu’on croirait qu’il danse
ce sont ses parasites mentaux
qui s’agitent en lui en tous sens

la valeur de son monde
se trouve dans la sueur
de ces mains qu’il étreint
et qui sous les lumières du carrefour
projettent toutes la même ombre

Jean-Marie Flémal

Quelques Montignaciens, au cours d’une excursion,
s’étant hâtés vers un ibère restaurant,
se virent refuser, pour leur consommation,
des paellas, quand le patron dit, se marrant:
“Allez, le premier, là, l’gros, goûte le safran!”

( le Zappe )

C’était un grand poète il a une effigie
De douze mètres dix tout en bronze et en fer
Que lui ont érigée ceux des chemins de fer
Ceux des mines et ceux de la sidérurgie

C’était un grand poète il chantait l’énergie
L’huile de bras de coude et celle dont se sert
Le plus humble graisseur de nos chemins de fer
Et il chantait aussi les p’tits gars d’Géorgie

La force productive n’avait aucun secret
Pour lui faut-il le dire et à tous les congrès
Son poème au travail mouillait maint mouchoir rouge

Ce chantre du labeur succomba au combat
Quoique d’aucun disent qu’il mourut dans un bouge
Des suites d’un chancre qu’il avait assez bas

Jean Marie Flemal

Il écrivait
des poèmes d’homme primaire
ne faisait que fort peu de cas
de l’effort à fournir
et rechignait sans patience
à toute peine

Ses images
ne lui coûtaient que peu de voyages
ils les avait toutes
depuis longtemps à portée de main
il lui suffisait de se baisser pour les glaner
et les apprivoiser ensuite
dans sa grande cage à mots

“C’était un poète”
a-t-on dit après sa mort
et il en riait dans sa tombe
se tapant sur les cuisses bruyamment
en se cognant les coudes à la caisse
et en poussant d’abominables jurons
qui chassaient les esprits du cimetière
et gelait l’eau des goupillons
les matinées d’enterrement

Mort comme vivant
jamais il ne résistait au sommeil
et sa production ne l’inquiétait guère
pas plus que la postérité

Il était d’une race en voie de disparition
et n’avait pas gravé son œuvre
dans une matière imputrescible
ou non recyclable

Jean Marie Flemal

Tous ces livres lus
l’un après l’autre dévorés
puis jetés pêle-mêle
au pied du lit

Tous ces livres
ces histoires ces contes ces poèmes
tous ces livres oubliés
et au bout du compte

la cécité

Jean Marie Flemal

Le poète ausculte
le tranchant de l’heure
“tendant la main
raidie déjà vers l’ultime
perception?”

La chose
d’une importance capitale
est-elle oui ou non de savoir
si l’humanité bouffera demain
– et quoi ? –  ou la réponse
à la question existentielle
que se pose notre ami le poète

– enfermé comme au secret
depuis tantôt vingt journées
face à son réfrigérateur hollywoodien
bourré à péter de ses gonds –

dans un langage
d’u-ne-vi-sion-ma-chère!
dans lequel “bouffer”
se dit tenez-vous bien
“franchir l’ultime perception”
et “avoir faim”
se traduit par “tendre la main”
alors que l’adjectif “raidie”
est là pour dire
que la mère du poète
a oublié d’allumer le poêle

Jean Marie Flemal

Artificiel il parle
il n’avait rien à dire
il n’avait rien appris
alors artificiel il parle

De sa bouche
tombent des n’importe quoi
dans des bruits de n’importe comment

Mais qu’importe le résultat
l’essentiel c’est que cet autre
ou cet un porte le message
dise aux autres
ce que personne avant
n’avait encore dit
ce qu’artificiel il dit
car n’ayant rien à dire
son verbe est invention pure

Artificiel il crée
et broute madame la vache
et pendant qu’il crée
hennit monsieur cheval
bêle monsieur mouton
et gratte morpion des belles lettres
dans le fond de culotte de l’art

Le fond de l’art
effroi

Jean Marie Flemal

 

Confondant blancheur et pureté
tu en es venu à salir
inconsciemment – peut-être –
tout ce que tu touches
poète de ces temps maudits

Les rouages subtils de ton verbe
comme tous les rouages ici-bas
de Pittsburgh au sommet du Parnasse
nécessitent de savants huilages

Il en reste malheureusement
toujours un peu sur les doigts
et partout ce sont des odeurs
tantôt fugitives tantôt persistantes
qui ont pour noms savoir-faire
ou métier virtuosité talent
ou même art

N’empêche
tu ne convaincras jamais que tes semblables
tous ceux qui comme toi sont passés maîtres
dans la fureur de l’engendrement littéromane
et la gestation pénible de l’artifice

L’humanité idéale que tu recrées
avec force ahans et au prix de nuits ulcérantes
n’est constituée que de monstres
qui ne survivraient pas trois minutes
hors de la cloche de verre du boudoir
que pompeusement tu appelles ton antre

Pauvre
pauvre petit médecin de l’âme
et qui n’es qu’un de ses multiples
cancers

Jean Marie Flemal

La main droite sur le ventre
la gauche à plat contre les lèvres
le front barré par quelque souci opiniâtre
on voit nettement qu’il réfléchit

La photo que voici
nous le montre occupé à réfléchir :
la postérité plus encor que les lecteurs rares

“Lâches assurément ceux qui absorbés
par de plus terre à terre tâches
l’ont voué aux gémonies”
dit l’exégète qui est en même temps
son concubin
qui sont ses contemporains
a besoin de savoir que cet homme
qui était poète au vu et au su de tous
réfléchissait déjà avant de naître
qu’il profitait de toutes ses heures
d’immobilisme relatif
pour ré
flé
chir

Le monde lui est redevable

de quelques solides casse tête

Jean Marie Flemal

Les tiraillements intérieurs
agitent des bannières poisseuses
derrière lesquelles naissent
et s’estompent en même temps
des faces qui ne sont plus
qu’articulations béantes
de cris

L’inconfort de ce buffet de gare
m’oblige à l’avarice des mots
et le visage qui me regarde écrire
recharge les accus de son agressivité
face à cette main nerveuse et précise
dont il ne comprend pas la différence

Le moindre frôlement d’épaule
aujourd’hui me laboure le ventre

*

Le poète se crée ses propres malédictions
et souvent le courage lui manque :
introverti dans la foule
extraverti dans la solitude
ses regards ses mots
ses gestes ses pas
ne font qu’illimiter l’étendue
de son porte-à-faux sensoriel

Jean Marie Flemal

Il y a de la brume sur le vieux port
où d’immenses carcasses rouillées de cargos
achèvent de se déglinguer
au beau milieu de mon cafard

c’est comme qui dirait le matin
il doit y avoir un chat
en train de miauler dans chaque poubelle
et probablement aussi
quelques vieilles putes blafardes
en carafe dans le cœur
de chacun de ces matelots rencontrés
titubant d’enfer en purgatoire
et de bar en bordel
l’estomac plus noué qu’un paquet de bitords
et les yeux rougeâtres plissés
pour mieux maudire sans doute
les rires stridents des mouettes
et les aboiements des sirènes

il y a de la brume sur le vieux port
les derniers godets de bière éventée
n’ont pas l’air de vouloir passer
c’est bien pire encore
que toute cette mer à boire

aujourd’hui il n’y a même pas besoin
d’un petit coup de calva ou de gnole
pour affronter la froidure des quais

la chaleur humaine s’en va haletant
au gré des haleines rauques

je me sens vieux comme un trois-mâts
qu’on n’aurait plus briqué depuis deux hivers
et j’ai dans la bouche
des relents fades de baisers sans passion
où réprobateurs nagent les yeux
d’un bouillon de moules

Jean Marie Flemal

Dans les bars
c’est le grand vide
quelques visages neutres
très peu de couples encore

je devine
à travers les vitres sales
les serveuses fatiguées
aux jambes variqueuses

celles-là n’ont pas le sourire
des putes de vacances
ce sont les bonnes femmes
de la morte-saison

la sueur de l’ennui
perle sur leurs visages mal fardés
la musique des jukeboxes
tournoie sur le porte-à-faux
de leur médiocrité
presque enviable

Jean-Marie Flemal