Georges RODENBACH

À Émile Verhaeren.

Les marins naufragés, debout sur leur radeau
Que berce et qu’enveloppe un lugubre bruit d’eau,
Cherchent à l’horizon l’aile blanche des voiles.
Quand le calme renaît, quand brillent les étoiles
Comme des lampes d’or sur leur tombeau mouvant,
Ils espèrent revoir le port au jour levant.
Vain rêve : le temps calme est pis que les tempêtes ;
Un soleil tropical tombe à pic sur leurs têtes,
Et leur épave humaine est inerte au milieu
De ce double infini qui semble tout en feu !…
La soif les brûle ; ils n’ont pas d’eau ; l’horrible fièvre
Met le sang à leurs yeux et la bave à leur lèvre ;
Les uns, moins endurcis et plus prompts à fléchir,
Boivent de l’eau de mer, croyant se rafraîchir,
Et promettent de faire au retour des neuvaines.
Mais cette eau, comme un plomb fondu, brûle leurs veines
Et, morts avant le soir, on les jette à la mer
Qui pour l’éternité garde leur râle amer !…
Les autres sont plus forts : sachant que l’eau marine,
Rafraîchissant la bouche, enflamme la poitrine,
Ils guettent, sans rien boire, et la main sur les yeux,
Dans les lointains brûlants le passage joyeux
D’un brick ensoleillé que le vent favorise,
S’imaginant le gai retour et la surprise
Des mères qui viendront, les sachant débarqués,
Les conduire, en pleurant de bonheur, par les quais
Vers les blanches maisons où les nappes sont mises,
Pour boire de la bière auprès de leurs promises !…

De même il faut raidir son cœur et le sevrer
Des légères amours qui ne font qu’altérer,
Pour qu’un amour honnête et pur sur le rivage
Calme sa soif d’aimer indomptable et sauvage.

(Recueil : “Les Tristesses”)

Georges RODENBACH

Edmond, te souvient-il de nos jeunes années,
De ce temps encor proche et qui semble lointain,
Où tous deux nous tenions nos têtes inclinées.
Sur ces livres méchants de grec et de latin..

Mais voici qu’aujourd’hui tu prends un autre livre,
Le livre le plus pur et le plus gracieux,
Le livre de l’amour, dont rien ne désenivre
Et qu’on lit sur la terre en se croyant aux cieux !

Avec la femme jeune et fidèle qui t’aime,
Sous le double flambeau de ses yeux éclatants,
Tu vas le déchiffrer cet éternel poème
Que l’amour met aux mains des époux de vingt ans.

Ce poème est touchant : parfois il désenchante
Ceux qui n’ont pas au cœur le culte du foyer ;
Mais toi, je te sais bon, et je la sais charmante,
La grâce et la bonté font bien de s’allier.

Le fond c’est la bonté, la forme c’est la grâce,
Une œuvre faite ainsi plaît jusqu’au dénoûment ;
Étant à l’épilogue on reprend la préface,
Et le plaisir est neuf comme au premier moment !

Tu l’aimeras ce livre où l’honneur se propage,
Car ce sera la bonne et vieille édition,
Et des enfants joyeux tourneront chaque page
Mêlant leur frais sourire à ton émotion !

Lisez-le donc longtemps tous deux… prés du vieux père
Qui vous voyant heureux oublîra son ennui ;
Et pour faire renaître à son foyer prospère
La gaîté d’autrefois… lisez-le comme lui !…

(Recueil : “Les Tristesses”)

Georges RODENBACH –  ( 1855 –  1898)