Charles Guérin

Vous qui sur mon front, toute en larmes,
Pressez vos yeux pour ne plus voir
Les feuilles du berceau de charmes
Sur le sable humide pleuvoir,

Dans le brouillard funèbre où glissent
Ces ombres des jours révolus,
Pauvre enfant dont les cils frémissent,
Vous qui pleurez, ne pleurez plus.

Car bientôt, dans les avenues,
Décembre transparent et bleu
Etendra sur les branches nues
Ses belles nuits d’astres en feu,

Et, perçant les voûtes profondes
Qui les séparaient de l’azur,
Nos coeurs approcheront les mondes
Etincelants de l’amour pur.

Ô tendre femme que l’automne
Glace et brise comme les fleurs,
Vers ces bois demain sans couronne
Levez des yeux libres de pleurs

Chaque feuille morte qui tombe
Nous découvre un peu plus de ciel ;
Quand l’amour descend vers sa tombe,
On voit mieux le jour éternel.

Charles GUÉRIN (1873-1907)

Souvent, le front posé sur tes genoux, je pleure,
Plus faible que ton coeur amoureux, faible femme,
Et ma main qui frémit en recevant tes larmes
Se dérobe aux baisers de feu dont tu l’effleures.

” Mais, dis-tu, cher petit enfant, tu m’inquiètes ;
J’ai peur obscurément de cette peine étrange :
Quel incurable rêve ignoré des amantes
L’Infini met-il donc au coeur de ces poètes ? ”

Il ne faut plus parler, ma bien-aimée. Ah ! laisse…
La douceur de tes doigts à mes tempes me blesse.
Sache qu’il est ainsi d’immenses nuits d’étoiles

Où j’implore, malgré mon coeur, que tu t’éloignes,
Où ta voix, tes serments, ta bouche et ta chair nue
Ne font qu’approfondir ma détresse inconnue.

Charles GUÉRIN (1873-1907)

Le vent est doux comme une main de femme,
Le vent du soir qui coule dans mes doigts ;
L’oiseau bleu s’envole et voile sa voix,
Les lys royaux s’effeuillent dans mon âme ;

Au clavecin s’alanguissent les gammes,
Le soleil est triste et les coeurs sont froids ;
Le vent est doux comme une main de femme,
Le vent du soir qui coule dans mes doigts.

Je suis cet enfant que nul ne réclame,
Qu’une dame pâle aimait autrefois ;
Laissez le soleil mourir sur les toits,
Dormir la mer plus calme, lame à lame…
Le vent est doux comme une main de femme.

Charles GUÉRIN (1873-1907)

J’étais couché dans l’ombre au seuil de la forêt.
Un talus du chemin désert me séparait.
J’écoutais s’écouler près de moi, bruit débile,
Une source qui sort d’une voûte d’argile.
Par ce beau jour de juin brûlant et vaporeux
L’horizon retenait des nuages heureux.
Des faucheurs répandus à travers la prairie
Abattaient ses remparts d’herbe haute et nourrie.
D’un coteau descendaient des voitures de foin.
Ailleurs encor c’était une eau bleue, et, plus loin,
La ville aux toits d’azur liquides de lumière.

Deux hommes cependant au coin de la lisière
Apparurent, avec des fagots sur le dos,
Et qui, laissant glisser à terre leurs fardeaux,
S’assirent sans me voir aux abords de ma place.
Bientôt l’un d’eux tira du fond de sa besace
Un boisseau de fer-blanc plein de fraises des bois.
Il en fit ruisseler tous les fruits à la fois
Sur de la mousse humide au creux d’une racine ;
Il le remplit ensuite à la source voisine,
Et vint, avant d’avoir bu lui-même, l’offrir
A l’autre qui semblait être las et souffrir.

Ô nature, génie éternel, ô grand Etre,
Je mets ma passion et ma gloire à connaître
Tes forêts, tes vergers, ta flore et tes moisssons,
Et l’air et les couleurs de tes quatre saisons,
Et je dois à l’amour dont ta beauté m’enivre
Mon regret de n’avoir qu’une existence à vivre ;
Mais, ô vaste univers esclave de ta fin,
Quels que soient les trésors qu’engendre dans ton sein
Une fécondité toujours diverse et neuve,
Tu n’en possèdes point peut-être qui m’émeuve
Autant que ce pauvre homme aperçu l’autre été
Quand il agit selon l’humaine charité.

Charles GUÉRIN (1873-1907)

Ce soir je reprendrai mon chemin solitaire,
Dans les champs où la nuit traîne son manteau bleu
J’irai, respirant l’air que l’herbe en fleur embaume,
Triste et pressant le pas comme ceux qui vont seuls ;
Je verrai les hameaux s’endormir sous le chaume,
Et les amants tresser leurs doigts sous les tilleuls,
Et les femmes filer encore, et les aïeuls
Rêver dans l’ombre au son d’une tardive enclume ;
Et débouchant enfin sur les hauteurs d’où l’oeil,
Caressé par le vent nocturne, avec orgueil
Embrasse l’horizon déjà noyé de brume
Et le fleuve qui luit d’un éclat morne et froid
Et la ville et parmi ses noirs pignons le toit
Où ma lampe au moment des étoiles s’allume,
Ivre de larmes, seul, à la chute du jour,
D’un cri désespéré j’appellerai l’amour.

Charles GUÉRIN (1873-1907)

Tout être a son reflet ou son écho.Le soir,
La source offre à l’étoile un fidèle miroir ;
Le pauvre trouve un coeur qui l’accueille, la flûte
Un mur où son air triste et pur se répercute ;
L’oiseau qui chante appelle et fait chanter l’oiseau,
Et le roseau gémit froissé par le roseau :
Rencontrerai-je un jour une âme qui réponde
Au cri multiplié de ma douleur profonde ?

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Charles Guérin (1873-1907), in Le Semeur de cendres (Société du Mercure de France, Paris, 1901)

( source Gallica )

( pour en savoir plus sur Charles Guérin )

Il a plu. Soir de juin. Ecoute,
par la fenêtre large ouverte,
Tomber le reste de l’averse
De feuille en feuille, goutte à goutte.

C’est l’heure choisie entre toutes
Où flotte à travers la campagne
L’odeur de vanille qu’exhale
La poussière humide des routes.

L’hirondelle joyeuse jase.
Le soleil déclinant se croise
Avec la nuit sur les collines ;

Et son mourant sourire essuie
Sur la chair pâle des glycines
Les cheveux d’argent de la pluie.

Charles Guérin (1873-1907)
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( in Le Coeur solitaire, Société du Mercure de France, Paris, 1904 – p.130 )
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source Gallica : cliquez ici