Blondel de Nesle

( texte original en Vieux Français du XIIè siècle,
suivi de sa traduction )

I. Li rosignous a noncié la nouvele
Que la sesons du douz tens est venue,
Que toute riens renest et renouvele,
Que li pré sont couvert d’erbe menue.
Pour la seson qui se change et remue,
Chascuns fors moi s’esjoïst et revele.
Las ! car si m’est changiee la merele
Qu’on ma geté en prison en en mue.

II. Tant comme iver et tant comme esté dure
Sui en doleur et en duel et en ire.
Assez et trop ai de male aventure,
nului qui soit ne le porroie dire.
Quant me porpens, ne puis joer ne rire,
S’aucune foiz n’avient par mespresure,
Car il m’estuet a si grant desmesure
Souffrir adés si dolereus martire.

III. Deus ! car seüst ma dame la couvine
De la doleur que j’ai et de la paine !
Car ses cuers bien li dit et adevine
Conment s’amours me travaille et demaine.
Seur toutes autres est el la souveraine
Car melz conoist de mes maus la racine.
Ne puis sanz li recouvrer medecine
Ne guerison qui ne soit preus ne saine.

IV. Tant me delit en la douce senblance
De ses verz euz et de son cler viaire !
Et quant record la bele contenance
De son gent cors, touz li cuers m’en esclaire
Qu’ele par est tant douce et debonere,
Et tant loiaus, tant cortoise et tant franche
Que je ne puis avoir tant de poissance
Que mon penser puisse de li retraite.

V. Ja Deus ne doint que mes cuers se retraie
De li amer touz les jorz de ma vie !
Non fera il, grant folie m’esmaie,
Car sa biauté me semont et envie.
Mult longuement l’ai amee et servie :
Bien est mes tend que la déserte en aie
Or verrai bien s’ele est loiaus et vraie
Ou s’el m’est fausse et desloiaus amie.

Blondel de Nesle (né vers 1155/1160)

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Le rossignol a annoncé la nouvelle :
voici venue la saison où le temps se fait doux,
où tout renaît et tout se renouvelle,
où les prairies se couvrent d’herbe menue.
Mais en ce temps des changements et des mues,
moi seul je reste privé de joie et d’allégresse.
Hélas ! le sort m’est devenu si contraire
que me voici captif, tel un faucon en cage !

Tout le temps de l’hiver, tout le temps de l’été,
je suis empli de peine et de douleur.
Tant de malheurs en nombre tombent sur moi
que je ne saurais trouver nul confident.
Ma rêverie m’absorbe, je ne sais plus rire ni me divertir
si ce n’est parfois, par hasard.
Le martyre qu’il me faut sans cesse
souffrir passe toute mesure.

Dieu ! Si ma dame connaissait le pacte
que j’ai conclu avec la douleur et la peine !
Son coeur pourtant lui souffle
que mon amour pour elle me met à la torture !
Elle seule a tout pouvoir sur moi,
elle seule connaît la racine de mon mal.
Sans elle, aucun remède ne me pourra guérir,
rien ne me fera recouvrer la santé.

Comme il m’est bon de contempler le doux éclat
de ses yeux pers, de son visage plein de clarté !
Et quand je songe à la grâce de son corps si beau,
la lumière inonde mon coeur.
Il émane d’elle tant de douceur et de bonté,
de loyauté, de courtoisie et de noblesse
qu’en dépit de tous mes efforts je ne peux
me distraire de sa pensée.

Que Dieu m’accorde de ne cesser de l’aimer
chaque jour de ma vie !
Il en sera ainsi, au risque de la folie,
car sa beauté a toute autorité sur moi.
Il y a si longtemps que je l’aime, que je la sers,
maintenant je mérite bien ma récompense.
Alors je verrai bien si elle est loyale et franche
ou si elle m’est fausse et déloyale amie.

( traduction par Emmanuèle Baumgartner
et Françoise Ferrand
in Poèmes d’amour des XIIè et XIIIè siècles, éd. 10/18, 1983 )