Albert Samain

Au-dessus des grands bois profonds
L’étoile du berger s’allume…
Groupes sur l’herbe dans la brume…
Pizzicati des violons…
Entre les mains, les mains s’attardent,
Le ciel où les amants regardent
Laisse un reflet rose dans l’eau ;
Et dans la clairière indécise,
Que la nuit proche idéalise,
Passe entre Estelle et Cydalise
L’ombre amoureuse de Watteau.

Watteau, peintre idéal de la fête jolie,
Ton art léger fut tendre et doux comme un soupir,
Et tu donnas une âme inconnue au désir
En l’asseyant aux pieds de la mélancolie.

Tes bergers fins avaient la canne d’or au doigt ;
Tes bergères, non sans quelques façons hautaines,
Promenaient, sous l’ombrage où chantaient les fontaines,
Leurs robes qu’effilait derrière un grand pli droit…

Dans l’air bleuâtre et tiède agonisaient les roses ;
Les coeurs s’ouvraient dans l’ombre au jardin apaisé,
Et les lèvres, prenant aux lèvres le baiser,
Fiançaient l’amour triste à la douceur des choses.

Les pèlerins s’en vont au pays idéal…
La galère dorée abandonne la rive ;
Et l’amante à la proue écoute au loin, pensive,
Une flûte mourir, dans le soir de cristal…

Oh ! Partir avec eux par un soir de mystère,
Ô maître, vivre un soir dans ton rêve enchanté !
La mer est rose… il souffle une brise d’été,
Et quand la nef aborde au rivage argenté

La lune doucement se lève sur Cythère.

L’éventail balancé sans trêve
Au rythme intime des aveux
Fait, chaque fois qu’il se soulève,
S’envoler au front des cheveux,
L’ombre est suave… tout repose.
Agnès sourit ; Léandre pose
Sa viole sur son manteau ;
Et sur les robes parfumées,
Et sur les mains des bien-aimées,
Flotte, au long des molles ramées,
L’âme divine de Watteau.

Albert Samain

Extase

By PDM

Mon coeur dans le silence a soudain tressailli,
Comme une onde que trouble une brise inquiète ;
Puis la paix des beaux soirs doucement s’est refaite,
Et c’est un calme ciel qu’à présent je reflète
En tendant vers tes yeux mon désir recueilli.

Comme ceux-là qu’on voit dans les anciens tableaux,
Mains jointes et nu-tête, à genoux sur la pierre,
Je voudrais t’adorer sans lever la paupière,
Et t’offrir mon amour ainsi qu’une prière
Qui monte vers le ciel entre les grands flambeaux.

Ta respiration n’est qu’un faible soupir.
Dans la solennité de ta pose immobile,
Seul, le rythme des mers gonfle ton sein tranquille,
Et sur ton lit d’amour, d’où la pudeur s’exile,
La beauté de ton corps fait songer à mourir…

Extrait de: Au jardin de l’infante (1893)

Albert Samain (1858 – 1900)

 

 

Devant la mer, un soir, un beau soir d’Italie,
Nous rêvions… toi, câline et d’amour amollie,
Tu regardais, bercée au coeur de ton amant,
Le ciel qui s’allumait d’astres splendidement.

Les souffles qui flottaient parlaient de défaillance ;
Là-bas, d’un bal lointain, à travers le silence,
Douces comme un sanglot qu’on exhale à genoux,
Des valses d’Allemagne arrivaient jusqu’à nous.

Incliné sur ton cou, j’aspirais à pleine âme
Ta vie intense et tes secrets parfums de femme,
Et je posais, comme une extase, par instants,
Ma lèvre au ciel voilé de tes yeux palpitants !

Des arbres parfumés encensaient la terrasse,
Et la mer, comme un monstre apaisé par ta grâce,
La mer jusqu’à tes pieds allongeait son velours,
La mer…

… Tu te taisais ; sous tes beaux cheveux lourds
Ta tête à l’abandon, lasse, s’était penchée,
Et l’indéfinissable douceur épanchée
À travers le ciel tiède et le parfum amer
De la grève noyait ton coeur d’une autre mer,

Si bien que, lentement, sur ta main pâle et chaude
Une larme tomba de tes yeux d’émeraude.
Pauvre, comme une enfant tu te mis à pleurer,
Souffrante de n’avoir nul mot à proférer.

Or, dans le même instant, à travers les espaces
Les étoiles tombaient, on eût dit, comme lasses,
Et je sentis mon coeur, tout mon coeur fondre en moi
Devant le ciel mourant qui pleurait comme toi…

C’était devant la mer, un beau soir d’Italie,
Un soir de volupté suprême, où tout s’oublie,
Ô Ange de faiblesse et de mélancolie.

Recueil : “Le chariot d’or”

Albert SAMAIN (1858-1900)

poesiedumonde

Photo: privé

Ville morte

By PDM

Vague, perdue au fond des sables monotones,
La ville d’autrefois, sans tours et sans remparts,
Dort le sommeil dernier des vieilles Babylones,
Sous le suaire blanc de ses marbres épars.

Jadis elle régnait ; sur ses murailles fortes
La Victoire étendait ses deux ailes de fer.
Tous les peuples d’Asie assiégeaient ses cent portes ;
Et ses grands escaliers descendaient vers la mer…

Vide à présent, et pour jamais silencieuse,
Pierre à pierre, elle meurt, sous la lune pieuse,
Auprès de son vieux fleuve ainsi qu’elle épuisé,

Et, seul, un éléphant de bronze, en ces désastres,
Droit encore au sommet d’un portique brisé,
Lève tragiquement sa trompe vers les astres.

(Recueil : Au jardin de l’infante)

Albert Samain

Paysages

By PDM

L’air est trois fois léger. Sous le ciel trois fois pur,
Le vieux bourg qui s’effrite en ses noires murailles
Ce clair matin d’hiver sourit sous ses pierrailles
À ses monts familiers qui rêvent dans l’azur…

Une dalle encastrée, en son latin obscur,
Parle après deux mille ans d’antiques funérailles.
César passait ici pour gagner ses batailles,
Un oiseau du printemps chante sur le vieux mur…

Bruissante sous l’ombre en dentelle d’un arbre,
La fontaine sculptée en sa vasque de marbre
Fait briller au soleil quatre filets d’argent.

Et pendant qu’à travers la marmaille accourue
La diligence jaune entre dans la grand’rue,
La tour du signador jette l’heure en songeant.

II

L’horloger, pâle et fin, travaille avec douceur ;
Vagues, le seuil béant, somnolent les boutiques ;
Et d’un trottoir à l’autre ainsi qu’aux temps antiques
Les saluts du matin échangent leur candeur.

Panonceaux du notaire et plaque du docteur…
À la fontaine un gars fait boire ses bourriques ;
Et vers le catéchisme en files symétriques
Des petits enfants vont, conduits par une soeur.

Un rayon de soleil dardé comme une flèche
Fait tout à coup chanter une voix claire et fraîche
Dans la ruelle obscure ainsi qu’un corridor.

De la montagne il sort des ruisselets en foule,
Et partout c’est un bruit d’eau vive qui s’écoule
De l’aube au front d’argent jusqu’au soir aux yeux d’or.

III

Le ciel rouge et doré par degrés a pâli ;
Les oliviers d’argent frémissent ; l’herbe ondule ;
Rose au front, la montagne à sa base accumule
De grands blocs transparents de lapis-lazuli.

C’est le retour des champs… une étoile a frémi.
Dans l’air une douceur de Bethléem circule.
L’homme est à pied ; la femme assise sur la mule
Berce sous son manteau son enfant endormi.

Et partout, sur le front portant en équilibre
Des mannes où l’odeur des violettes vibre,
Par la grand’route grise et par les sentiers bruns,

Des femmes, que l’instant et leur marche rend belles,
Passent avec lenteur en laissant derrière elles
Le divin crépuscule empli de longs parfums.

IV

Voici les vieux métiers : le cuir, le fer, le bois,
La chanson d’établi dans les copeaux éclose ;
Le marteau sur l’enclume, et le fer chaud qu’on pose,
Et cet osier qui court flexible entre les doigts.

Ah ! Vivre ici pareil au ciel changeant des mois ! …
La ville a pour ceinture un clair jardin de roses
Ah ! Vivre ici parmi l’innocence des choses,
Près de la bonne terre, et loin des tristes lois.

Ô songe d’une vie heureuse et monotone !
Bon pain quotidien ; lait pur ; conscience bonne ;
Simplicité des coeurs levés avant le jour…

Oui, mais qui sait, hélas ! Peut-être quels mystères
Même ici, trame, aux nuits d’orage et d’adultères,
Ce vieux couple éternel, l’Avarice et l’Amour ?

Albert SAMAIN (1858-1900)

“Le Chariot D’Or”

Librairie des Amateurs
A. Ferroud – F. Ferroud, Successeur
127, Boulevard Saint-Germain – 1907

Dans la brise ailée et sonore
S’éveillent les dieux bocagers ;
Et le chalumeau des bergers
Brode de ses accords légers
Le voile rose de l’aurore.

Tircis aux pieds d’Églé dit son âme amoureuse.
L’air est bleu ; la rosée étincelle aux buissons ;
Le ruisseau d’argent clair brille dans les cressons,
Et le chien noir a l’oeil sur la brebis peureuse.

Sur ses pipeaux Tircis à la Journée Heureuse
Prélude ; mais soudain, jalousant ses chansons,
Églé veut à son tour, par d’aimables leçons,
D’une haleine qui chante emplir la flûte creuse.

Inhabile, elle souffle, et, penché sur son cou,
Tircis lève, descend ses doigts sur chaque trou,
Et les maintient crispés sur des accords moroses.

Églé s’irrite ; alors, Tircis pour l’apaiser
Sur sa bouche vermeille appuie un long baiser ;
Et la flûte à leurs pieds roule parmi les roses…

Dans la lumière qui recule
S’endorment les dieux bocagers ;
Et le chalumeau des bergers
Suspend ses accords prolongés
Au voile bleu du crépuscule.

Albert SAMAIN (1858-1900)

“Le Chariot D’Or”

Librairie des Amateurs
A. Ferroud – F. Ferroud, Successeur
127, Boulevard Saint-Germain – 1907

Quand je suis à tes pieds, comme un fidèle au temple
Immobile et pieux, quand fervent je contemple
Ta bouche exquise ou flotte un sourire adoré,
Tes cheveux blonds luisant comme un casque doré,
Tes yeux penchés d’où tombe une douceur câline,
Ton cou svelte émergeant d’un flot de mousseline,
L’ombre de tes longs cils sur ta joue et tes seins
Où mes baisers jaloux s’abattent par essaims,
Quand j’absorbe ta vie ainsi par chaque pore,
Et, comme un encensoir brûlant qui s’évapore,
Quand je sens, d’un frisson radieux exalté,
Tout mon coeur à longs flots fumer vers ta beauté,
Toujours ce vain désir inassouvi me hante
D’emporter avec moi tes yeux vivants d’amante,
De les mettre en mon coeur comme on garde un bijou
Afin de les trouver à toute heure et partout.
Aussi quand je m’en vais, pour conserver dans l’âme
Encore un peu de toi qui brille, douce flamme,
Aux lèvres que tu tends vers mes lèvres d’amant
À longs traits, à longs traits, je bois éperdument
D’une soif de désert, vorace, inassouvie,
Comme si je voulais te prendre de ta vie ! …
Mais en vain… car à peine une dernière fois
T’ai-je envoyé mon coeur suprême au bout des doigts,
En me retrouvant seul sur le pavé sonore
Dans la rue où là-bas ta vitre brille encore,
Je sens parmi le vent nocturne s’exhaler
Tout ce que j’avais pris de toi pour m’en aller…
Et de tout son trésor mon coeur triste se vide,
Car ton subtil amour, ô femme, est plus fluide
Que l’eau vive, qu’on puise aux sources dans les bois
Et qu’on sent, malgré tout, fuir au travers des doigts…

Albert SAMAIN (1858-1900)

“Le Chariot D’Or”
Composition & Gravures de Charles Chessa

Librairie des Amateurs
A. Ferroud – F. Ferroud, Successeur
127, Boulevard Saint-Germain – 1907

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